GEOPOWEB

« LE MONDE D’AUJOURD’HUI ET LE MONDE D’APRES ». Extraits de JEAN FOURASTIE

VERS UNE CONCEPTION RENOUVELÉE DU BIEN COMMUN. Par F. FLAHAULT

« POUR TIRER LES LEÇONS DE LA CRISE, IL NOUS FAUT PRODUIRE MOINS ET MIEUX ». Par Th. SCHAUDER

AVEUGLEMENTS STRATEGIQUES et RESILIENCE

Mondialisation, Etats, organisations, relations interpersonnelles : QUELS EXERCICES DISCURSIFS DU POUVOIR ? O. DUPONT

LE CAPITALISME et ses RYTHMES, QUATRE SIECLES EN PERSPECTIVE. Par Pierre Dockès

NATION et REPUBLIQUE, ALLERS-RETOURS. Par Gil DELANNOI

L’INDIVIDU MONDIALISE. Du local au global

LE DEFI DE L’INTELLIGENCE ECONOMIQUE par N. Moinet

De la MONDIALISATION « heureuse » à la MONDIALISATION « chute des masques »

MYTHE ET REALITE DE LA SOCIETE ENTREPRENEURIALE. L’entrepreneur, « l’homme à tout faire du capitalisme » ? Par Sophie Boutillier

Lectures GEOPOLITIQUES et GEOECONOMIQUES

DEUX THEORIES DU POPULISME

QUAND le SUD REINVENTE le MONDE. Par Bertrand BADIE

L’ETAT-NATION N’EST NI UN BIEN NI UN MAL EN SOI". Par Gil Delannoi

LA MONDIALISATION et LA SOUVERAINETE sont-elles CONTRADICTOIRES ?

SOLIDARITE STRATEGIQUE et POLITIQUES D’ETAT. Par C. Harbulot et D. Julienne

La gouvernance mondiale existe déjà… UN DIALOGUE CRITIQUE AVEC B. BADIE

LA LITTERATURE FAIT-ELLE DE LA GEOPOLITIQUE ?

PENSER LA GUERRE AVEC CLAUSEWITZ ?

L’expression GUERRE ECONOMIQUE est-elle satisfaisante ?

LA GEOPOLITIQUE et ses DERIVES

A propos d´un billet de Thomas Piketty

Conférence de Bertrand Badie : Les embarras de la puissance (9 février 2014)

Conférence de Bertrand Badie : L’humiliation : une pathologie des relations internationales (6 novembre 2014)

📌 GEOPOWEB, LIRE LE MONDE EN TROIS DIMENSIONS (Géopolitique, Géoéconomie, Philosophie politique)

mercredi 17 juin 2020 Patrick LALLEMANT

GEOPOWEB, par des contributions inédites de qualité universitaire, est un lien entre la recherche et un public averti.
Le site s’attache à une triple lecture souvent entremêlée : géopolitique [1], géoéconomique [2] et philosophie politique, dans un monde en partie virtualisé. La philosophie et la théorie politique en constituent souvent les fondements.

Ce croisement permet de rendre intelligible au moins en partie, les grands mouvements systémiques. Dans la partie essais, on consultera le tableau idéal-typique des différents champs [3]. Aujourd’hui l’opposition n’est plus vraiment de mise entre ces deux grandes approches. Peut-être un exemple de défragmentation des savoirs...

Les territoires et la géographie n’ont pas disparu, au contraire de l’illusion de « la mondialisation heureuse ». La géopolitique contemporaine s’est enrichie de multiples apports [4].
C’est une façon d’éclairer le monde [5], l’art de pondérer deux forces (dynamiques et inerties), en prenant en compte l’histoire dans la dimension socio-spatiale [6].

SOUVERAINETE ECONOMIQUE, POLITIQUE D’ATTRACTIVITE ET EUROPE
17 juin 2020

« La souveraineté économique ne fait plus peur au pouvoir exécutif » (1). N’est-elle pas en contradiction avec la politique d’attractivité ? Quelques éléments de réflexion.

La première politique publique (souveraineté) ne se décrète pas de façon abstraite dans une économie de marché. Elle suppose des choix politiques lourds (Quels secteurs stratégiques ? Quelles logiques de coûts ?...). La deuxième (attractivité) poussée à l’extrême, serait de laisser voguer au fil de l’eau de la concurrence, l’économie nationale. Elle consiste à attirer les bons facteurs de production (main d’oeuvre et surtout les fameux IDE) pour s’investir dans les activités économiques et les territoires afin de répondre à la demande. (Oui, mais quelle demande ? Low cost ?).
On voit bien les limites auxquelles doivent faire face aujourd’hui la France et plus généralement l’U.E. Quel contrôle pour ces investissements étrangers ? Comment faire le tri entre les souhaitables ou non ? Quelle définition pour les secteurs stratégiques ? Le mot stratégique est un vocabulaire utile pour mener un protectionnisme plus ou moins furtif, largement utilisé par les Etats ! L’U.E ira-t-elle vers une véritable prise de conscience dégrisée de la réalité économique ? La concurrence n’est pas un long fleuve tranquille, le doux commerce un souhait, pas une réalité...

Une véritable politique d’investissements étrangers devrait être tournée vers les choix de l’inclusion sociale, l’approfondissement de la gouvernance européenne et démocratique. Sont alors posées les questions de normes sociales, fiscales, régulièrement dénoncées comme des entraves par les organismes de classification de l’attractivité.

Bref, des Airbus des batteries ou bien des nanotechnologies à multiplier, des filières de production à reconstruire. Il faut recréer toute une politique industrielle avec des choix fiscaux nationaux et européens douloureux pour éviter par exemple le dumping fiscal européen. Les pays européens « vertueux » (Pays-Bas, Allemagne, Luxembourg...) prompts à dénoncer les pays du sud de l’U.E (dont fait partie la France...) oublient volontiers par exemple qu’ils constituent pour certains, des formes de paradis fiscaux, ou bien que la France entretient une armée coûteuse qui lutte entre autres contre le terrorisme, voire assure en dernière analyse la sécurité de l’Union. De quoi relativiser au moins en partie le déficit public national !

Rien ne sera possible, si l’on assiste au retour à une simple logique de coûts, de downsizing et de cost killing. L’avenir dira si le politique engage une démarche volontariste au delà de la communication... Avec une France, autour de 10 % de main d’oeuvre manufacturière et à la meilleure attractivité (tant vantée !) que celle du R.U en 2019, on voit bien que les bons chemins ne sont pas encore trouvés, que cette politique n’est pas la panacée socialement et industriellement parlant (2).

La politique d’attractivité a terriblement montré ses limites avec le Covid-19, en termes de dépendances. Il y a concurrence entre les pays pour attirer les IDE, les avantages comparatifs ne suffisent pas. Il faut séduire les multinationales et même les financer pour attirer les bons projets et éviter leur nomadisme. L’affaire Sanofi en est une démonstration. « La question (des relocalisations), autant politique qu’économique, est donc celle de l’arbitrage entre le prix des biens et la solidité du système ».(3)

Il reste à construire une doctrine sans s’isoler du monde (Renault en révèle dramatiquement le manque…). La souveraineté économique et technologique, si elle doit exister sera largement européenne. Citons le projet Gaia-X. Les 2 ministres de l’économie, français et allemand, viennent de lancer ce programme pour l’intelligence artificielle et une construction européenne de conservation de notre souveraineté sur les données. C’est le début timide d’un cloud européen.

Elle pose fondamentalement la question politique et même géopolitique, le rapport aux autres puissances, le niveau et les charges de sécurité militaire et économique. Dans une interdépendance fonctionnelle certes (Bertrand Badie) mais le moins asymétrique possible pour éviter les déséquilibres et les drames que l’on connaît.

1) « Avec la crise due au coronavirus, la souveraineté économique ne fait plus peur au gouvernement ». Le Monde du 15 mai 2020
https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/05/15/avec-la-crise-du-coronavirus-le-souverainisme-economique-ne-fait-plus-peur-a-l-executif_6039730_823448.html
2) Le 29 avril, devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, Bruno Le Maire, a annoncé faire de la « relocalisation des chaînes de valeur » la deuxième priorité de son plan de relance. Une évolution qui nécessitera notamment « une politique fiscale qui maintienne l’attractivité de la France, sinon aucune entreprise privée ne rapatriera sa production ». « Inciter à la relocalisation, ça ne se décrète pas, il faut aussi des incitations fiscales », reconnaît un proche de M. Macron.
3) « La relocalisation est une fausse bonne idée ». Le Monde du 25 mai 2020. Isabelle Méjean
https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/05/24/isabelle-mejean-la-relocalisation-est-une-fausse-bonne-idee_6040611_3234.html

ELOGE DU BIEN COMMUN
13 mai 2020

Il faudrait bien sûr définir ce terme général « bien commun » - objectifs communs désirables - avec les apports de la philosophie, plus généralement des Sciences Sociales et bien au delà...(1) (2). Les pressions du marché, le suivisme des politiques ont conduit à l’atomisation de la pensée et de l’analyse, en produisant des lectures exogènes de la crise (aujourd’hui de la pandémie virale) (3). Evoquons dans l’urgence quelques pistes :

- faire reculer le court-termisme, qui favorise la recherche systématique des coûts bas donc les délocalisations, qui déprime les investissements humains, sanitaires etc...
- s’interdire les réponses univoques par des formes institutionnelles « désincarnées » (homo oeconomicus, primat des intérêts privés ou maintien des dividendes,« le marché veut que », l’hyper-compétitivité vitale... ) qui limitent voire interdisent les choix politiques.
- rejeter la définition du bien commun d’en haut par les élites techno-libérales « savantes », ce qui repose la question démocratique, ses expressions, sa vivacité etc...
- réintroduire et élargir le risque systémique (au climat, à l’humain...) au delà de la finance, risque systémique en effet, qui mais qui tend à exclure la prise en compte des autres.

En résumé, la question de la souveraineté est (re) posée, pas uniquement sur le plan sanitaire. L’avenir dira si l’économie française s’engage dans un nouveau logiciel.
https://www.lesechos.fr/industrie-services/air-defense/les-europeens-sinterrogent-sur-le-champ-des-secteurs-strategiques-1202822

Selon les compromis à venir, la régionalisation européenne des échanges, la re-centration sur les intérêts nationaux (du local au global) pourraient limiter en partie les biais évoqués.
Nous sommes trop habitués à classer les pays sur des indicateurs macroéconomiques ( PIB, déficit budgétaire ou commercial, montant des dépenses militaires....). Ces indicateurs indiquent le paradoxe d’un monde microéconomique, qui vit sur des fragmentations ou des éclatements, en produisant une incapacité publique atomisée à saisir le global.

Demain sûrement, il faudra plus encore élargir la notion de puissance à l’anticipation, à la réactivité et à la capacité à mettre oeuvre une intelligence stratégique en général et économique en particulier... La classification de la puissance et du niveau de développement devra se faire sur des critères en termes de dépendance ou de lecture systémique non réduite, sur la capacité à mieux identifier l’improbable et à mobiliser des moyens, de fait à réfléchir sur les chaînes logistiques qui doivent revenir au coeur de la décision politique. La gravité différentielle de la pandémie selon les pays en fournit un premier enseignement.
Comme nous l’avons souvent analysé sur ce site, la mondialisation est « un jeu de masques » (géopolitiques entre autres...) qui tombent les uns après les autres depuis le tournant du millénaire, « le coronavirus arrache tous les masques » (P.H d’Argenson) (4).

(1) Lire sur le site l’article de F. Flahault. https://geopoweb.fr/?VERS-UNE-CONCEPTION-RENOUVELEE-DU-BIEN-COMMUN-Par-F-FLAHAULT
(2) Michel Aglietta : « La vraie richesse des nations est leur capital public »
https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/15/michel-aglietta-la-vraie-richesse-des-nations-est-leur-capital-public_6039727_3232.html
(3) https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/25/la-gestion-de-la-pandemie-de-covid-19-et-les-mesures-necessaires-a-la-sortie-de-crise-conspirent-a-faire-de-l-environnement-une-question-subsidiaire_6037754_3232.html
(4) « Nous entrons dans une nouvelle guerre froide qui pourrait marquer notre sortie de l’histoire »
https://www.lefigaro.fr/vox/monde/nous-entrons-dans-une-nouvelle-guerre-froide-qui-pourrait-marquer-notre-sortie-de-l-histoire-20200428

LA MONDIALISATION A L’HEURE DE LA FRAGMENTATION ?
31 mars 2020

La question du coronavirus au delà du drame humain, introduit avec fracas de multiples dimensions : affrontement entre la raison économique et la raison éthique, rôle des Etats et question du lien social, sécurité stratégique... L’économie du virus (formule aseptisée, faussement rationnelle) pose en particulier la question de la relocalisation de certaines activités (pharmaceutique, médicale, industrielle) mais aussi celle de la gestion des risques dans une société du doute.

Point n’est nécessaire de parler aujourd’hui de démondialisation. On avait presque oublié que la mondialisation n’est pas un long fleuve tranquille, plutôt une dialectique homogénéisation/ fragmentation. A l’évidence, nous sommes aujourd’hui dans cette deuxième phase, avec des Etats affaiblis, un moment historique trop riche en fragmentations excluantes, une fragmentation économique des processus productifs peut-être remise en question (1). Fragmentation technologique, géopolitique et institutionnelle, sociale et territoriale, spatiale...

Un contexte de moins en moins sécurisant, alors que le désir de sécurité, la perception du risque sont profondément modifiés avec l’individualisation et le progrès des sciences (nécessitant une socialisation accrue du risque). Après « les décennies de l’excès », pour contenir l’effet papillon et faire reculer le brutalisme, les Etats sont à nouveau centraux dans les domaines de la lutte (santé, sécurité des citoyens, mondialisation des données, protection des entreprises stratégiques, phénomènes de décivilisation...).

La notion de sécurité doit être repensée (traditionnellement plutôt celle des Etats que celle des individus)(2). Un lien social renforcé est la condition première, produisant protection et reconnaissance, qui fournira les multiples supports face aux aléas de la vie et une valorisation par le regard des autres (3).

La notion de rationalité (économique) doit être elle aussi renouvelée. Cette crise d’origine exogène venue de Wuhan mets en lumière deux points majeurs. Nous sommes avec la mondialisation dans une communauté de destins, mais les instruments de régulation globaux sont absents ou déficients. C’est l’incertitude qui est inhérente à l’économie et à la condition humaine. Des évidences oubliées qui invalident les théories standards (7).

Après « les décennies de l’excès », en somme un devoir de Régulation (interne et externe), une demande d’Etat (6) un moment précieux pour analyser notre niveau de dépendance stratégique et notre gestion des risques. Si l’interdépendance suggère un avenir commun, des logiques de coopération, elle n’est pas exempte de dépendance asymétrique par laquelle s’introduit de nouvelles logiques de puissance (4)(5).

(1) Le Covid-19 met au jour toute une série de phénomènes associés à la mondialisation. Romain Lecler. Le Monde du 6 mars 2020
https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/06/le-covid-19-met-au-jour-toute-une-serie-de-phenomenes-associes-a-la-mondialisation_6032092_3232.html
(2) Responsabilité et socialisation du risque - Rapport public 2005 (30 novembre 04). Conseil d’Etat
(3) Vivre ensemble dans un monde incertain, Serge Paugam. Editions de l’Aube. Mars 2015

(4)« L’épidémie de Covid-19 démontre l’inquiétante dépendance des économies occidentales à la Chine ». J. Bezat, Le Monde du 2 mars 2020
https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/02/l-epidemie-de-covid-19-demontre-l-inquietante-dependance-des-economies-occidentales-a-la-chine_6031483_3232.html
(5) L’Europe dépend de la Chine pour les médicaments vitaux
https://www.msn.com/fr-fr/actualite/monde/coronavirus-leurope-dépend-de-la-chine-pour-les-médicaments-vitaux/ar-BB10JU61?ocid=spartandhp
(6) « La mondialisation, enfin mis à nu. » Bertrand Badie Ouest France
https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/entretien-coronavirus-la-mondialisation-enfin-mise-nu-selon-le-chercheur-bertrand-badie-6792040
(7) « Cette crise inédite adresse un redoutable avertissement aux économistes ». Robert Boyer. Le Monde du 27 mars 2020
https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/27/coronavirus-cette-crise-inedite-adresse-un-redoutable-avertissement-aux-economistes_6034592_3232.html

UN MONDE GEOPOLITIQUE ET ECONOMIQUE SAISI PAR L’ANOMIE
janvier 2020

La chute du Mur de Berlin (9 novembre 1989) portait alors un quadruple optimisme : géopolitique (fin du monde bipolaire et de la guerre froide), économique (le monde est devenu un village planétaire), sociétal (nouvelle phase de libération des peuples) et même plus globalement politique (fin des idéologies et démocratie universelle...). En somme tous les fondements semblaient réunis pour une mondialisation heureuse...

Aujourd’hui, lors de l’anniversaire de la chute du Mur, trente ans plus tard, l’heure est aux doutes voire au chaos. Encore faudrait-il discuter ce terme ! L’observation générale révèle une situation anomique sur ces différents plans. Par anomique, on retiendra la définition d’ E.Durkheim (1858-1917). Elle désigne des situations de dérèglement social, d’absence, de confusion ou de contradiction des règles sociales que l’on peut porter jusqu’au niveau des relations internationales. L’impression générale est-elle celle d’un chaos lié à l’absence de règles de bonne conduite communément admises (normes communes) qui peut conduire à l’isolement, la prédation plutôt que la coopération sur le plan local ou global. Une situation anomique peut se combiner avec l’effet papillon. Chaos ou retour au réalisme des relations internationales en période de grand retournement ?

Nous connaissons une période dangereuse et instable avec de valses hésitations entre les tentatives de résolution régressives (guerres économiques, violences, national-populisme...) et celles plus inventives (transition énergétique, prise en compte du Sud...). D’aucuns d’évoquer la fin de l’ordre libéral hégémonique, la fin du néo-libéralisme débridé(1)

Pour autant, la place de l’U.E est à nouveau posée dans ce monde heurté. Ursula von der Leyen et la nouvelle Commission (qu’elle souhaite géopolitique) doivent affronter des dossiers complexes qui relèvent pour la plupart de deux grands enjeux :

- comment accroître l’inclusion des pays membres (cf Brexit, démocraties dites illibérales...). Quelle position commune par rapport à la Russie, les Etats-Unis de Donald Trump, la Chine et les Nouvelles Routes de la soie qui divisent les pays européens ? Sur le plan géopolitique, S. Kaufmann dans Le Monde du 8/01/020, explique que l’affaire Saleimani est une nouvelle étape dans le divorce transatlantique sur le Moyen Orient, un fossé stratégique et politique qui ne cesse de croître entre les deux rives. L’inclusion démocratique et sociale est aussi posée pour de nombreux pays membres avec la précarité, la montée des populismes et plus généralement les décisions d’experts et bien sûr l’urgence climatique...
- enjeux de souveraineté (quel pacte migratoire ?), comment construire une souveraineté européenne en particulier numérique : normes 5G, taxe numérique européenne si non décision de l’OCDE, élaboration d’une politique d’Intelligence artificielle cordonnée... ?

A lire : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/28/la-nouvelle-commission-europeenne-confrontee-a-des-chantiers-ardus_6020877_3210.html

Sans tomber dans des analogies simplistes, on peut évoquer avec D. Moisi ou B. Badie, l’hypothèse d’un nouveau Printemps des peuples (1848, 1968, 1989, 2012 ... 2019). De multiples explications émergent pour expliquer « les ruptures de ces plaques sociétales (2),(3) » mais avec un point commun : une quête de dignité et de respect réclamés par les peuples face aux élites sur un fond de carte composé de raisons économiques et politiques. Douze pays au moins sont aujourd’hui touchés par des contestations sociétales (France des gilets jaunes, Liban, Chili, Hong Kong...). Bertrand Badie parle d’acte 2 de la mondialisation (acte 1 = l’illusion libérale), une phase de conscientisation et de mobilisation mais une contestation plus expressive que revendicative, non équivalente à la lutte traditionnelle des classes. La période est celle d’une société de défiance, face à la mondialisation en général et au politique en particulier, qui l’a construite sur la base de « lois économiques » avec des politiques insoutenables. « Le tissu social est stigmatisé, comme mité, rongé » (B. Badie).

Quelles évolutions pour le système des relations internationales ? Nous avons relevé cette impression générale de chaos géopolitique, « d’un monde sans boussole » (4), entre autres avec le retrait américain peu glorieux du Moyen Orient au profit de la Russie, Turquie, Iran... Les relations internationales s’organisent malgré tout autour d’un double impérium, mais sans la maturité de puissances achevées et responsables. R. Aron évoquait déjà dans les années 70, la République impériale (5), alors qu’aujourd’hui la Chine n’a pas encore atteint cette position de stabilité hégémonique. Un moment où les Etats-Unis se retirent de plusieurs champs, un moment où la Chine sans avoir achevé son rattrapage technologique, constitue désormais une puissance en construction en talonnant le leader.

Ce qui est nouveau, c’est l’ancienne puissance hégémonique qui devient à son tour déstabilisatrice de l’ordre établi depuis 1945, en détruisant elle-même le système international construit autour de la pax americana, les règles énoncées par elle même en participant à la désagrégation de l’ancienne architecture. Déjà sur le plan économique (renégociation des traités économiques), géopolitique (cf position de D. Trump sur l’UE et l’OTAN), militaires (cf sortie unilatérale des coalitions) etc... Cette désagrégation favorise évidemment les comportements opportunistes. Les puissances intermédiaires tentent leur chance, d’autant plus l’organisation nouvelle appelle des puissances régionales. Voir par exemple la position de la Turquie au sein de l’OTAN (6) ou vis à vis de l’U.E. Donald Trump a une approche transactionnelle (J. Nye) de la politique étrangère (faire des deals), qui s’accorde très mal avec une vision du long terme pour construire un nouvel ordre international.

La chute du Mur, n’était pas que la fin de la bipolarité stabilisante, mais aussi selon B. Badie, la fin des règles westphaliennes (souveraineté + logique de puissance), la crise de la diplomatie de club, encore excluante des nouveaux Etats-Nations. On parlera toutefois « d’une multipolarité malgré tout » mais qui pose justement la question des puissances nationales potentielles (Inde, Russie, Pakistan, Chine). Quelle « balance of power » dans ce nouveau monde ? Sur le plan économique, les chaînes de valeur des grandes entreprises sont toujours internationales. Il n’y a pas que la Chine qui s’est réveillée, citons le Japon et ses intérêts vitaux, porteur de confrontation avec la Chine, la Corée du Nord. Shinzo Abe a construit sa solidité sur le renouveau nationaliste. Ryad se rapproche ponctuellement de la Russie (OPEP), voire de la Chine qui a des ambitions dans le Golfe. Thierry de Montbrial ne croît pas au rapprochement non conflictuel sur le long terme entre la Russie et la Chine (richesses naturelles en Sibérie face à une marée humaine qui consomme de telles richesses...). Où conduira le Brexit du Royaume Uni ? Au maintien de l’alliance militaire stratégique avec la France sans aucun doute, au rapprochement économique plus incertain avec les E.U ? Comment évoluera le rattachement des ex-PECO à l’Europe de l’Ouest ? (7). L’année 2020 apportera quelques unes des réponses. .

En juin 2019, l’U.E a conclu un accord de libre échange avec le Vietnam. Peut-elle devenir une solution de recours entre les deux grands, vision tant soit peu gaullienne, aussi bien pour le Vietnam, l’Inde etc... ? Pour Thierry de Montbrial, il existe une certaine probabilité de retour à un monde divisé en blocs, type années 30. La question de la place de la Russie qui s’est reconstruite comme une puissance reste entière. Solution ou problème ? Rapprochement dans une maison européenne ou construction d’un ensemble eurasiatique ?

On ne peut encore parler de déglobalisation, mais plutôt de retour des solutions basées sur la souveraineté. Encore s’agit-il de savoir de quelle souveraineté l’on parle. A lire le débat impulsé par Emmanuel Macron sur la nécessaire souveraineté de l’Europe, les vives réactions de certains ex-pays de l’Est et de Donald Tusk, sans parler d’Angela Merkel... Bien sûr, le couple franco-allemand subsiste mais le mot amitié est déformant, car il cache les nécessaires frictions sur des intérêts contradictoires (question budgétaire, relation avec la Russie...).

Après « la fin de l’histoire », la fétichisation de l’économie : l’homo oeconomicus comme figure et sens ultime ! Plus récemment, notre prix Nobel d’Economie, Jean Tirole, a évoqué dans un article l’idée d’un dépassement de ce calculateur rationnel mû par l’intérêt (8)... Au point commun entre la désagrégation géopolitique et socio-économique, D. Rodrik y apporte une réponse (9). Il constate que si la mondialisation est la recherche désincarnée de la baisse des coûts et la maximisation des profits, elle oublie la protection et l’espérance des populations fragilisées. Il y a déjà longtemps que l’auteur en indiquait les risques démocratiques. On se rappelle aussi les « cosmopolites indifférents » de R. Reich (10).

Paradoxalement à la croyance néo-libérale, la mondialisation économique ou l’élargissement mondial du marché (« around the world, around the clock ») ont conduit à l’élaboration de nouveaux murs, contrecoups de la mondialisation libérale sans régulation institutionnelle. La question des limites entre le dedans et le dehors est alors posée de « façon naturelle », donc brutale (migrants, identité nationale...). Il y a de multiples formes des murs (11). On peut faire au moins deux lectures de l’évolution actuelle. Une plutôt optimiste : notre période actuelle serait celle du retour du politique mais surtout du sociétal malmenés par les excès du libéralisme. La lecture pessimiste est celle d’un monde incertain, qui n’a pas encore re-inventé de nouvelles régulations au niveau des relations internationales et économiques, qui pourrait s’enfoncer plus encore dans les guerres économiques (12), (13).

La guerre économique n’est en effet plus une figure de style (Thierry de Montbrial). Pourtant de nombreux auteurs, y compris sur ce site nous avaient prévenus. On semble la découvrir aujourd’hui car elle est désormais ouverte (E.U/Chine voire E.U/U.E) (14), alors qu’elle relève depuis toujours des priorités nationales, plus ou mois cachées. L’interdépendance économique n’est pas exclusive de conflits économiques ou militaires. A titre d’exemple évoquons la question des semi-conducteurs américains versus le quasi monopole des terres rares chinoises. La Chine attaque l’Occident non seulement sur le terrain de sa suprématie historique mais aussi et surtout sur les secteurs porteurs d’avenir (Intelligence Artificielle, supercalculateurs, 5G etc...). Un match à suivre. Les BATX vont à l’assaut des GAFAM. La Chine a construit une véritable muraille 2.0. Alibaba est fort en Chine en raison des restrictions pour Amazon, Facebook est censuré au profit de Tencent, Google est limité par le Google chinois (Baidu).

La géoéconomie n’a pas détrôné la géopolitique des territoires. La divergence des « plaques territoriales » s’accroît (cf Conférence de Munich février 019). L’identité européenne, donc sa souveraineté n’existe pas, l’Europe est un théâtre d’opérations pour les E.U (15). L’espionnage industriel est de mise à travers la cyber-sphère. Les Etats renforce leurs outils et leurs brigades de protection... Le primat est désormais aux questions de sécurité interne et externe face aux menaces. La cyberguerre, les attaques de drones participent au retour des questions de sécurité ... et des Etats ! Avec la généralisation et la maturité de ces nouveaux outils, on rentre plutôt dans une cyberguerre froide qui élargit considérablement les structures de la puissance au sens de Susan Strange. Il en découle de nouvelles formes de conflits. C’est avec cette grille de lecture qu’il faut analyser les batailles économiques autour de la 5G, des composants électroniques, du Cloud etc... Les questions de sécurité ne sont-elles pas les limites ultimes de la mondialisation incontrôlée ?

La mondialisation n’a pas non plus homogénéisé les sociétés, bien au contraire. Jerôme Fourquet utilise à dessein la notion géographique d’archipel pour analyser notre société fragmentée qui n’est plus inclusive. En somme une série d’iles qui sont proches les unes des autres mais qui sont déliés... La mondialisation économique a produit une nouvelle géographie politique et sociale. « L’ archipel français », un ouvrage qui en dit long sur les formes d’anomies sociétales de la France d’aujourd’hui.

A lire . L’archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée (03/019). J. Fourquet. Collection Sc Hu. Le Seuil

Il y a pour le moins une reconsidération à faire du national (16) et de la souveraineté, de la place de l’économique par rapport au social (17) et de la nouvelle centralité du Sud (18) dont émergent de nouvelles puissances. Des urgences pour éviter de tomber dans les travers historiques que l’on connait.

P.L , décembre 2019

Lire la suite in rubrique Essais : De la MONDIALISATION « heureuse » à la MONDIALISATION « chute des masques »

Sources :

1 - Le capitalisme actuel vit ses dernières heures P. Escande. Le Monde du novembre 2019
https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/11/07/le-capitalisme-actuel-vit-ses-dernieres-heures_6018340_3234.html
2 - Les révoltés de l’année 2019 en quête de dignité et de respect. D. Moïsi. Les Echos du 27 octobre 2019
https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/les-revoltes-de-lan-2019-en-quete-de-dignite-et-de-respect-1143370
3 - L’acte II de la mondialisation a commencé. Le Monde du 8 novembre 2019
https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/11/08/bertrand-badie-l-acte-ii-de-la-mondialisation-a-commence_6018418_3232.html
- L’hégémonie contestée. Les nouvelles formes de domination internationale. B. Badie. Odile Jacob, octobre 2019
4 - Un monde sans boussole ? Rapport Ramsès 2020. Thierry de Montbrial et Dominique David. Dunod, 2019
5 - République impériale. Les Etats-Unis dans le monde (1945-1972). Raymond Aron. Calmann-Levy, 1973
6 - L’OTAN en crise face à Trump et Erdogan. Le Monde du 25 octobre 2019
https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/25/l-otan-en-crise-face-a-trump-et-erdogan_6016869_3210.html
7 - 30 ans de la chute du mur de Berlin. Les chemins sinueux de la réunification européenne. Le Monde du 8 novembre 2019
https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/08/30-ans-de-la-chute-du-mur-de-berlin-les-chemins-sinueux-de-la-reunification-europeenne_6018538_3210.html
8 - L’homo oeconomicus a vécu. Jean Tirole. Le Monde du 5 octobre 2018
https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/10/05/jean-tirole-l-homo-economicus-a-vecu_5365278_3232.html
9 - Le populisme économique, seul moyen de lutter contre le populisme économique. Dani Rodrik. Le Monde du 1er novembre 2019
https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/11/01/dani-rodrik-le-populisme-economique-seul-moyen-de-lutter-contre-le-populisme-politique_6017697_3232.html
10 - L’économie mondialisée. Robert Reich, Dunod 1997
11 - Les nouveaux murs du monde, contrecoup de la mondialisation. Le Figaro du 7 novembre 2019
https://www.lefigaro.fr/international/les-nouveaux-murs-du-monde-contrecoup-de-la-mondialisation-20191107
12 - Le droit. Nouvelle arme de guerre économique. Comment les E.U déstabilisent les entreprises européennes. Ali Laïdi. Actes Sud. Février 2019
13 - A la recherche des chevaux de Troie dans les relations entre l’Union européenne (UE) et la Chine. Nicolas Ravailhe. EPGE. Ecole de pensée sur la guerre économique. 7 novembre 2019
http://www.epge.fr/a-la-recherche-des-chevaux-de-troie-dans-les-relations-entre-lunion-europeenne-ue-et-la-chine/
100 cas d’intelligence économique. Inés Elhias. Nicolas Moinet. V.A éditions. Novembre 2019
https://www.nicolas-moinet.com/2019/11/11/100-cas-d-intelligence-économique/
14 - Quand la Chine nous réveillera, nous aurons de bons emplois. Les Echos du 8 novembre 2019 https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/quand-la-chine-nous-reveillera-nous-aurons-de-bons-emplois-1146439
15 - « Nous avons besoin d’une politique industrielle européenne capable de peser dans les grands débats économiques mondiaux » Peter Altmaier. Les Echos du 28 aout 2019
https://www.lesechos.fr/monde/europe/peter-altmaier-nous-avons-besoin-dune-politique-industrielle-europeenne-capable-de-peser-dans-les-grands-debats-economiques-mondiaux-1127001
16 - La reconsidération du national : une voie étroite. David Djaïz. Le Figaro du 13 nov 019
17- Pour Keynes : il n’a pas de problèmes économiques mais des problèmes humains
18 - Avec la chute du mur, la décolonisation a pris tout sons sens. Le Sud est soudain devenu central. B. Badie. Libération du 7 novembre 2019
https://www.liberation.fr/debats/2019/11/07/bertrand-badie-avec-la-chute-du-mur-la-decolonisation-a-pris-tout-son-sens-le-sud-est-soudain-devenu_1762186

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Mots-clés

géopolitique
géoéconomie

Notes

[1Etude des rivalités de pouvoir sur des territoires et sur les hommes qui s’y trouvent (Y. Lacoste)

[2Croisement relations internationales, géopolitique et sciences économiques (Pascal Lorot)

[3Article et tableau : logiques géopolitiques et géoéconomiques

[4Histoire, économie, sociologie, politique et relations internationales...

[5P. Boniface

[6Olivier Zajec, spécialiste de la pensée de Nicolas Spykman, qu’il définit comme une géo-sociologie avant l’heure...

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« LE MONDE D’AUJOURD’HUI ET LE MONDE D’APRES ». Extraits de JEAN FOURASTIE

VERS UNE CONCEPTION RENOUVELÉE DU BIEN COMMUN. Par F. FLAHAULT

« POUR TIRER LES LEÇONS DE LA CRISE, IL NOUS FAUT PRODUIRE MOINS ET MIEUX ». Par Th. SCHAUDER

AVEUGLEMENTS STRATEGIQUES et RESILIENCE

Mondialisation, Etats, organisations, relations interpersonnelles : QUELS EXERCICES DISCURSIFS DU POUVOIR ? O. DUPONT

LE CAPITALISME et ses RYTHMES, QUATRE SIECLES EN PERSPECTIVE. Par Pierre Dockès

NATION et REPUBLIQUE, ALLERS-RETOURS. Par Gil DELANNOI

L’INDIVIDU MONDIALISE. Du local au global

LE DEFI DE L’INTELLIGENCE ECONOMIQUE par N. Moinet

De la MONDIALISATION « heureuse » à la MONDIALISATION « chute des masques »

MYTHE ET REALITE DE LA SOCIETE ENTREPRENEURIALE. L’entrepreneur, « l’homme à tout faire du capitalisme » ? Par Sophie Boutillier

Lectures GEOPOLITIQUES et GEOECONOMIQUES

DEUX THEORIES DU POPULISME

QUAND le SUD REINVENTE le MONDE. Par Bertrand BADIE

L’ETAT-NATION N’EST NI UN BIEN NI UN MAL EN SOI". Par Gil Delannoi

LA MONDIALISATION et LA SOUVERAINETE sont-elles CONTRADICTOIRES ?

SOLIDARITE STRATEGIQUE et POLITIQUES D’ETAT. Par C. Harbulot et D. Julienne

La gouvernance mondiale existe déjà… UN DIALOGUE CRITIQUE AVEC B. BADIE

LA LITTERATURE FAIT-ELLE DE LA GEOPOLITIQUE ?

PENSER LA GUERRE AVEC CLAUSEWITZ ?

L’expression GUERRE ECONOMIQUE est-elle satisfaisante ?

LA GEOPOLITIQUE et ses DERIVES

A propos d´un billet de Thomas Piketty

Conférence de Bertrand Badie : Les embarras de la puissance (9 février 2014)

Conférence de Bertrand Badie : L’humiliation : une pathologie des relations internationales (6 novembre 2014)