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Conférence de Bertrand Badie : Les embarras de la puissance (9 février 2014)

dimanche 19 juin 2016 Bertrand BADIE

Bertrand Badie, politologue, professeur à Sciences Po Paris, un des initiateurs du MOOC (Massive Online Open Course), auteur de multiples ouvrages et articles de géopolitique, a republié « L’impuissance de la puissance » de 2004. Dans cet ouvrage précurseur, la puissance était questionnée alors que le « territoire agonisait ». B. Badie développe l’idée d’une loi des rendements décroissants de la puissance. Historiquement elle était l’alpha et l’oméga des relations internationales (seule certitude parmi les incertitudes épistémologiques). Il y a aujourd’hui un véritable embarras de la puissance, dans une période de forte transformation par définition inachevée. B. Badie multiplie les interrogations sur la notion de puissance.

Aujourd’hui, la puissance est au mieux un mystère, une ambiguïté, toujours difficile à définir dans un monde mouvant. Dans les années 60, quand on parlait des EU ou de l’URSS, on savait désigner la puissance. Quels en sont les critères ? Au-delà de sa définition, se pose une question inquiétante : pourquoi l’hyper- puissance américaine n’a-t-elle gagné aucune guerre depuis 1945 (à l’exception de celle de 1983 à Grenade) ? Comment se fait-il que l’hyper-puissance à laquelle personne n’oserait refuser la médaille d’or en matière de puissance (qui étonne par l’accumulation de ces ressources) est-elle souvent moins à même de structurer l’agenda international qu’un Etat délinquant ou un réseau terroriste ?

Qu’est ce qu’une puissance ?

La Puissance n’est pas synonyme de Pouvoir. Si cette distinction est impossible en anglais, elle existe en allemand (notion de « Macht » conceptualisée par M. Weber). « Die Macht, c’est toute chance de faire triompher au sein d’une relation sociale sa propre volonté même contre la résistance de l’autre peu importe sur quoi repose cette chance ». Dans l’esprit de Weber, la puissance renvoie à une définition relationnelle. Elle est dissociable du droit : tous les coups sont permis avec la puissance. Elle relève de la problématique de la coercition et de l’imposition de la volonté. Les internationalistes vont s’approprier cette définition. Un cortège de sociologues ont décliné ce concept de puissance, comme la capacité d’agir, d’empêcher, et de peser.
Mais cette définition anthropomorphique de la puissance est aujourd’hui obsolète. Dès à présent, « des choses coincent ». Peut-on passer de l’individuel au collectif ? Que veut-on signifier lorsque l’on dit que les USA sont puissants ? Est-ce Obama qui est puissant ou bien son armée ? Ou Bill Gates ? Ou l’économie américaine ? Peut-on être puissant aujourd’hui comme en 1914 ? Y-a- t-il une historicité de la puissance ? Si la définition de Weber est anhistorique,

cette conception fait-elle sens ? Qu’est-ce qui compte dans la puissance lorsqu’il s’agit de la mesurer ? Les ressources ou les résultats ?
S. Strange écrivait à la fin de la période bipolaire : « finalement, on ne
peut établir une puissance que lorsque l’on marque une capacité ». Il y a donc une distinction à opérer entre ressources et capacités.

Le sentiment de puissance, qui est perçu comme puissant ?

Et si la puissance consistait à se sentir puissant ? La diplomatie occidentale n’a la puissance que comme sentiment (syndrome du concert européen). « Who rules the world ? ». A ce sondage réalisé dans 40 pays en 2007, 81 % ont répondu les USA, 50 % la Chine, 39 % la Russie, 35 % le Japon, 34 % ont donné l’Europe (5 % de l’opinion publique indienne). 40 % des chinois ont cité le Brésil. « Qui verriez vous comme puissant en 2020 ? ». Les USA obtiennent 60 % des réponses, la Chine 57 %, la Russie 37 %, l’UE 37 %, l’Inde 29 %. La puissance a donc une histoire subjective qui participe de l’ambiguïté du concept de puissance. On sait maintenant que l’URSS n’aurait pu faire la guerre très longtemps.

Petite histoire de la définition wébérienne de la puissance

T. Hobbes est le fondateur de la politique moderne. L’idée qu’il se faisait des relations internationales était le fondement des relations modernes, des gladiateurs dans l’arène. La totale liberté du souverain est la contrepartie à la sécurité. Il ne se soumet à aucune loi commune puisqu’il est souverain. Les relations internationales ne sont soumises à aucune règle. Les Etats souverains n’ont d’autres choix que se faire la guerre. Pour R. Aron, la paix est un entre-deux-guerres. La guerre est en conséquence la norme des relations internationales. Elle est le prolongement du politique, moyen de terrasser l’adversaire en utilisant tout ce qui est à sa disposition pour lui imposer sa volonté.
Pourtant dans la culture chinoise, les relations internationales n’ont pas forcément un esprit de compétition. La compétition c’est l’histoire de l’Europe dès la sortie de l’histoire féodale (guerre de 30 ans, de Hollande, de 7 ans, de Succession d’Espagne, de Bavière). En somme un choc permanent de puissances, cause de la fragmentation de l’Europe. Pour K. Schmitt, une Nation ne peut se construire sans un ennemi… La Chine n’a pas du tout cette conception car l’Empire du Milieu était seul. Ecoutons Bismarck : « Il faut construire en Europe un rapport de puissance pour éviter les logiques de revanche ». C’est le fameux concept d’équilibre des puissances (balance of power de Montesquieu). Il faut construire un ordre international équilibré.

La Guerre Froide a prolongé cette définition de la puissance en gelant une conception des rapports internationaux qui perdait de son sens. La technologie militaire et la question de l’arme nucléaire ont permis de simplifier l’ordre international en le polarisant sur deux idéologies, deux systèmes sociaux. L’idée sous jacente renforcée par la guerre était que la puissance ne pouvait être que militaire. Pendant la Guerre Froide, un géant économique et technologique en l’absence de puissance militaire, n’est pas une puissance. Les dépenses militaires donnent alors des indications de la puissance (700 milliards $ de dépenses militaires par an pour les EU, 43 % du total mondial).
Mais est-ce que l’on tient compte de la PPA ? (Parité des pouvoirs d’achat). Les dépenses militaires en Chine croissent de 12 % par an. Leur taux de croissance est en Inde équivalent à celui de la Chine. La dépense militaire est une illusion de puissance. Aujourd’hui la puissance économique est première. C’est le PIB qui permet les dépenses militaires, la modulation de la croissance permet la modulation des dépenses militaires. Dés 1980, l’analyse de la puissance par les dépenses militaires est remise en cause. On passe à son analyse à travers celle du PIB : 15 000 milliards de $ pour les EU. Attention : le pays à la plus forte croissance aujourd’hui, est le Sierra Léone !
Pourtant le cas des USA est différent de tous les autres. Le PIB du Texas
est équivalent à celui du Canada, le PIB de l’Arizona à celui de l’Indonésie, celui de la Géorgie à celui de l’Argentine. Le PIB de la Californie équivaut au PIB de la Grande-Bretagne… celui de l’Etat de Washington à celui de la Belgique, le PIB de l’Idaho à celui du Koweït. Il faut en conséquence distinguer l’exceptionnalité des EU. Peut être un déclin de puissance des USA, mais pas un déclin des USA. La puissance économique est aussi un terme générique (commerciale, financière)
Le commerce extracommunautaire de l’UE représente 17 % du commerce mondial, celui des EU 14 %, la Chine 12 %. Ce qui est en train de s’inverser sur le plan commercial est-il représentatif de la puissance ? L’indicateur de la puissance technologique est le nombre de chercheurs pour 10 000 habitants. L’Europe est à 44, les EU à 74 et le Japon à 85. Comment évaluer désormais la puissance ? Il y a aussi la puissance de réseau

Une déréglementation du marché de la puissance, une imprécision des différentes ressources

Certaines sociétés sont réceptives aux ressources religieuses (ex : le Tchad), une « pathologie sociale » pour Durkheim. La Grande Transformation actuelle introduire de profondes ruptures :
1. A commencer par l’apparition des peuples avec la logique wilsonienne,
lorsqu’ils ont commencé à s’intéresser au système international. Toutefois la capacité de mobiliser les peuples au nom de la nation est très variable selon les

pays. C’est ensuite l’irruption des cultures. En définitive la puissance a-t-elle le même sens dans tous les pays ? La déréglementation du marché de la puissance s’accompagne aussi d’une déréglementation du sens de la puissance
2. La prolifération des Etats a été pensé avec des Etats ayant une puissance équivalente : la puissance américaine ou chinoise vue de la République des Comores... Cette notion peut encore faire illusion pour une trentaine de pays.
3. L’apparition des nouveaux conflits internationaux introduit une nouvelle rupture. La guerre n’est plus une logique du fort au fort, n’est plus un réceptacle de la puissance. La puissance n’a plus sa place dans les nouveaux conflits
4. La dernière des ruptures est la mondialisation. Cette interdépendance généralisée nous éloigne de la souveraineté au sens de Hobbes. Dans l’interdépendance, ma sécurité dépend de la sécurité de l’autre ce qui est contraire à la logique de souveraineté. « Plus l’autre est en sécurité, plus je suis en sécurité ». La Chine dépend de la santé de l’économie occidentale. Le jeu à somme nulle est remplacé par le système win win.

Quels sont les substituts à la puissance ?

Le soft power a germé aux EU après la première défaite américaine. J Nye a commencé à écrire sur le soft power lors de la défaite au Vietnam. Le soft power américain, c’est une adhésion libre en particulier à son mode de consommation. Dans certains pays du sud, les films américains couvrent 90 % du temps de diffusion. Pour autant, ce n’est pas parce que l’American Way of Life se répand que l’on adhère à la politique étrangère américaine. Le soft power n’est pas suffisant pour assurer le leadership américain. Les nouvelles diplomaties internationales ne peuvent plus gérer les nouveaux conflits internationaux. Responsability to protect : lorsqu’un Etat n’est pas capable d’assurer la sécurité de ses citoyens, on interpelle le droit d’ingérence. La puissance aggrave les nouvelles conflictualités et leur donne une nouvelle vigueur

Trois remarques face à ces échecs, en guise de conclusion

L’échec chronique de la puissance est en train de la transformer en la faisant passer de proactive à réactive. Les puissances ne fabriquent plus l’agenda international. La capacité de l’entrepreneur de violence à peser sur les jeux internationaux est inquiétante. Le propre d’un entrepreneur de violence est en effet de ne pas négocier !
Les nouvelles relations qui conduisent le monde sont des relations inter- sociales. L’espace d’intervention et de négociation n’est plus forcément celui des chancelleries mais se trouve dans les rapports entre sociétés. La tectonique des sociétés structure les relations internationales (inter-socialité)

Les nouvelles conflictualités se superposent au sous-développement. Il n’y a plus de « batailles » dans les nouvelles conflictualités. Les nouveaux acteurs de la guerre ne sont pas sur des fronts

Compte rendu de Florent Cohu et Lia Sabatier Texte relu par P. Lallemant, professeur SES




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