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L’ELECTION D’UN POPULISTE à la tête des ETATS-UNIS. Eléments d’interprétation d’un géographe

mercredi 24 mai 2017 Christian Montes

Il ne faut lire ce qui suit comme L’Interprétation de l’élection de Donal Trump comme 45e président des Etats-Unis, mais simplement comme le regard que peut porter un géographe sur la question, aux côtés des autres sciences sociales, en insistant tout particulièrement sur des effets territoriaux.
Avant même d’entrer dans le vif du sujet, il faut rappeler que Donald Trump a été élu avec moins de voix que le candidat battu la fois précédente, et avec près de 3 millions de voix en moins que la candidate battue en 2016, Hillary Clinton (65,85 millions contre 63). Cela signifie que l’on n’a pas assisté à un bouleversement majeur de l’échiquier politique américain, mais à des réajustements localisés des votes qui, du fait de la géographie spécifique du vote, ont été amplifiés au point de donner la victoire à celui qui n’a pas bénéficié du plus grand nombre de voix au niveau national.
On montre souvent des cartes des résultats à l’échelle des Etats dont on tire la conclusion que deux Amériques s’affronteraient, la rouge (couleur des Républicains) et la bleue (couleur des Démocrates).

Carte 1. Les résultats des élections par Etat (ceux qui ont basculé entre 2012 et 2016 sont hachurés)
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Source : http://www.nytimes.com/elections/results/president
Cette carte –tirée comme les suivante du New York Times - oppose grossièrement des littoraux Ouest et Nord-Est (Grands lacs y compris) démocrates et un intérieur et un Sud républicains (on ne dit pas gauche et droite, car les deux partis seraient en France situés entre le centre gauche et la droite dure, frôlant parfois dangereusement avec l’extrême droite). Cette interprétation gomme plusieurs éléments essentiels : d’une part l’ampleur de la victoire des candidats dans chacun des Etats (elle peut être étriquée), les contrastes énormes de population (entre un demi-million pour le Wyoming et 37 millions pour la Californie) et, plus encore, les intenses contrastes du vote au sein même des Etats entre villes et campagnes voire entre centres et périphéries urbaines. Si l’on tient compte de ces facteurs, on dessine des cartes plus nuancées que celle des seuls Etats. En sont-elles pour autant plus complexes à comprendre ? Pas tant que cela pour qui est un peu versé dans la géographie du pays (ce qui est rarement le cas des Américains eux-mêmes…).

Carte 2 Les candidats victorieux par comté
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Source : http://www.nytimes.com/elections/results/president
Cette carte n’apparaît à première vue pas si différente de la première. Elle permet toutefois immédiatement de distinguer les aires métropolitaines qui tendent presque toutes à voter démocrate quand le reste du pays voterait plutôt républicain. Si les métropoles votent traditionnellement démocrate c’est pour deux raisons : d’une part leur cœur est souvent pauvre et peuplé majoritairement de populations noires et/ou hispaniques et de l’autre leurs populations non pauvres et éduquées (étudiants, bobos et LGBT mais pas seulement) sont attirées par l’ouverture sociétale des Démocrates. Une grande exception à cette métropolisation du vote démocrate existe néanmoins, celle des comtés plutôt ruraux à majorité noire du Sud ou hispanique de Californie. On peut leur ajouter des réserves amérindiennes (Nouveau Mexique par exemple).
Se distinguent par ailleurs des Etats « tout (ou presque) rouges », selon une diagonale centrale Nord-Sud (Montana, Idaho, les deux Dakotas, Nebraska, Kansas et Louisiane) et le versant Ouest des Appalaches (Virginie de l’Ouest, Kentucky et Tennessee) : la ruralité plutôt blanche a préféré un promoteur immobilier spécialisé dans les CBD (si l’on excepte son fiasco dans les casinos d’Atlantic City) à une candidate issue d’un Etat plutôt rural, l’Arkansas, car l’un a touché la corde des valeurs « éternelles » du pays (dont le droit de porter une arme en toute circonstance) et a reflété la réalité d’un racisme et/ou d’une xénophobie bien ancrés dans ces espaces, quand l’autre est aujourd’hui assimilée à la « nomenklatura » urbaine washingtonienne honnie. On remarquera aussi que très peu d’Etats sont intégralement bleus (la Californie pourrait y figurer du fait de sa mosaïque ethnique- car les zones rouges sont vastes mais très peu peuplées), à l’exception des Etats les plus riches du pays : soit qu’ils soient presqu’entièrement métropolisés (Rhode Island, Massachusetts et Connecticut), soit que leur ruralité soit liée à la Mégalopolis (New Hampshire et Vermont, ce dernier étant considéré comme l’Etat « rouge » -au sens européen- des Etats-Unis, même s’il ne flirte guère avec les extrêmes).
Quant aux « swing states », ces Etats qui ont fait basculer l’élection (Wisconsin, Michigan, Ohio, Pennsylvanie, Iowa et Floride), ils présentent un profil assez similaire : les grandes villes y votent pour Hillary Clinton quand les campagnes et villes petites et moyennes y favorisent Donald Trump. Pourquoi alors la candidate démocrate y a-t-elle échoué ? Pour les quatre premiers, bastions des deux premières révolutions industrielles, la désindustrialisation est pointée du doigt. Plutôt d’ailleurs que de désindustrialisation, il faudrait parler de désouvriérisation, car plus que l’effondrement de la production industrielle (elle s’est maintenue sauf dans quelques secteurs dont le textile mais dont le déclin est déjà ancien), c’est la réduction drastique du nombre d’ouvriers qui frappe, liée aux gains de productivité et à la technicité de plus en plus importante des produits. Alors que le nombre d’ouvriers avait oscillé entre 17 et 20 millions entre 1970 et 2000, il est tombé à environ 12 millions aujourd’hui. Cette perte a de surcroît été fort localisée, et les 4 Etats en question en font partie. Le lâchage des ouvriers au chômage, alléchés par les promesses de retour des usines « au pays » (évidemment fallacieuses comme le montre déjà le ton de Donald Trump envers la Chine, bien plus mesuré depuis qu’il est élu), explique en (grande) partie l’échec démocrate. Pour la Floride, ce peut être l’insuffisante mobilisation ainsi que la division de l’électorat hispanique qui explique le basculement, les poids lourds de l’Etat –Miami et Orlando) n’ayant pu compenser la mobilisation républicaine de certaines banlieues ou même centres d’aires métropolitaines millionnaires (Tampa ou Jacksonville).

Carte 3. L’importance de l’avance d’un candidat par rapport à l’autre
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La taille des cercles est proportionnelle au nombre de voix d’avance d’un candidat dans un comté
Source : http://www.nytimes.com/elections/results/president
L’apport de cette troisième carte est de montrer que si l’avance fort importante d’Hillary Clinton ne lui a pas permis de remporter l’élection, c’est ce que celle-ci s’est concentrée dans un nombre insuffisant d’Etats (Californie, Illinois, et la plupart des Etats de la Megalopolis), quand Donald Trump a bénéficié d’un avantage certes réduit, mais réparti sur un nombre important d’Etats. Le système électoral américain pour la présidence à double détente (vote par Etat qui désignent des grands électeurs qui à leur tour votent pour le président) est favorable aux Etats peu peuplés très souvent plus ruraux, plus blancs et plus traditionnalistes que les autres.

Carte 4. Les changements dans le vote intervenus par rapport à 2012
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Source : http://www.nytimes.com/elections/results/president
Cette dernière carte illustre le tropisme quasi généralisé vers les républicains, en dehors de l’Utah et de la quasi-totalité des grandes métropoles, qui accentuent leur vote démocrate. Cela permet de mettre l’accent sur l’approfondissement des oppositions politiques. Cela permet-il de confirmer la thèse de la polarisation croissante de la vie politique américaine ? Il faut d’abord bien insister sur le fait que ces contrastes existaient déjà auparavant. Deux Amériques qui s’ignorent existeraient-elles donc bien ? Ce serait considérer toute personne qui vote d’un côté ou de l’autre comme faisant partie d’une communauté unique (pour reprendre le mot fétiche qui caractérise aux Etats-Unis l’appartenance à un groupe bien différencié qui partage les mêmes valeurs et réside souvent au même endroit) dont les motivations seraient exactement les mêmes, alors qu’il n’en est rien. Les démocrates et républicains de Virginie sont fort éloignés de ceux de Californie. Plus généralement la population des Etats-Unis est divisée selon des lignes voire fractures multiples - ethno-raciales (selon les termes employés sur place, qui n’ont rien de biologique), religieuses, genrées ou autres – qui ne permettent en aucun cas de caractériser la société américaine selon le seul critère du vote. Pour prendre un seul exemple : qu’ont en commun l’ouvrier qualifié au chômage du Michigan, le banquier de Wall Street et le propriétaire d’un verger d’agrumes de Floride qui ont voté pour Donald Trump ? Leur rapport à la mondialisation, à l’immigration, à la famille sont différents. En outre, au sein même de ces différentes professions, tous n’ont pas voté de la même façon, même si des profils moyens ont pu être dressés (mais les moyennes peuvent cacher de très forts écarts types).

En guise de conclusion on peut ajouter que, si cette élection ne saurait être réduite à « la rencontre d’un homme et d’un peuple », la dimension individuelle ne peut en être niée, particulièrement aux Etats-Unis ou l’élection présidentielle emprunte ses techniques au marketing depuis un demi-siècle au moins (les publicités sont ainsi autorisées en la matière, sans aucune censure et avec des excès et une mauvaise foi consternants). Il n’en reste pas moins que ses résultats traduisent l’usure du modèle démocratique aux Etats-Unis où le taux d’abstention est énorme pour la quasi-totalité des élections, les élections présidentielles étant une exception, mais en drainant seulement 54,6% des électeurs en 2016 ! Ce que les cartes ne montrent donc pas, c’est l’abstention qui selon certains analystes expliquerait le résultat au moins autant que les suffrages exprimés. De fait, cette abstention est aussi en partie la conséquence de pratiques discriminatoires (surtout dans les Etats du Sud) destinées à rendre plus difficile le vote de certaines catégories de populations, les Noirs et les hispaniques au premier chef, traditionnellement favorables aux démocrates. Cela passe par des règles très complexes ou par la déchéance de ses droits civiques pour des prisonniers (deux millions dont surtout des minorités du fait en partie d’un biais racial patent dans les condamnations) ou ex-prisonniers. D’un autre côté, Donald Trump a su mobiliser ses troupes dans les swing states (où le taux de participation a été plus élevé : 64% en Floride ou 68% dans le Wisconsin).

Christian Montès
Université Lumière Lyon 2, Université de Lyon
(ancien élève du Lycée du Parc, 1979-1983)




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Etats-Unis