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REPLAY DU PRINTEMPS DE L’ÉCONOMIE 2026. « LE TEMPS DES RAPPORTS DE FORCE »
STRATÉGIES INDUSTRIELLES ET AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE. Raymond WOESSNER
L’EUROPE DE L’EST N’EXISTE PAS. CES PAYS OÙ SE JOUE NOTRE AVENIR. Arthur KENIGSBERG
IRRÉDUCTIBLES DETTES PUBLIQUES DES GRANDS PAYS DÉVELOPPES ET DE LA CHINE. Michel FOUQUIN
VOICI VENU LE TEMPS DE L’INSTABILITÉ HÉGÉMONIQUE... Jean-Marc SIROËN
ENTRETIEN AVEC HAMIT BOZARSLAN. DE L’ANTI-DÉMOCRATIE À LA GUERRE EN UKRAINE
MONDIALISATION : CAP VERS LA SÉCURITÉ ÉCONOMIQUE. Isabelle BENSIDOUN
CE QUE NOUS APPREND LE CIBLAGE DES ARMES NUCLÉAIRES... Yannick PINCÉ
PROCHE-ORIENT. 7 OCTOBRE : UN AN APRÈS… Ph. Mocellin et Ph. Mottet
POUR L’INDE, LA RUSSIE EST UN INVESTISSEMENT A LONG TERME. Olivier DA LAGE
LA CHINE ET L’ARCTIQUE. Thierry GARCIN
L’ESPACE, OUTIL GÉOPOLITIQUE JURIDIQUEMENT CONTESTÉ. Quentin GUEHO
TRIBUNE - FACE À UNE CHINE BÉLLIQUEUSE, LE JAPON JOUE LA CARTE DU RÉARMEMENT. Pierre-Antoine DONNET
DU DROIT DE LA GUERRE DANS LE CONFLIT ARMÉ RUSSO-UKRAINIEN. David CUMIN
ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC EMMANUEL LINCOT sur la Chine et l’Asie centrale. « LE TRÈS GRAND JEU »
ENTRETIEN EXCLUSIF - LE MULTILATERALISME AU PRISME DE NATIONS DESUNIES. Julian FERNANDEZ
L’AFRIQUE ET LA CHINE : UNE ASYMÉTRIE SINO-CENTRÉE ? Thierry PAIRAULT
L’INDO-PACIFIQUE : UN CONCEPT FORT DISCUTABLE ! Thierry GARCIN
L’ALLIANCE CHIP4 EST-ELLE NÉE OBSOLÈTE ? Yohan BRIANT
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« LA RUSE ET LA FORCE AU CŒUR DES RELATIONS INTERNATIONALES CONTEMPORAINES »
L’INTER-SOCIALITE AU COEUR DES DYNAMIQUES ACTUELLES DES RELATIONS INTERNATIONALES
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LE TERRITOIRE EN MAJESTÉ. Par Thierry GARCIN
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LES TALIBANS DANS LA STRATÉGIE DIPLOMATIQUE DE LA CHINE. Par Yohan BRIANT
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LA RIVALITÉ CHINE/ÉTATS-UNIS SE JOUE ÉGALEMENT DANS LE SECTEUR DE LA HIGH TECH. Par Estelle PRIN
🔎 LES « MÉTAUX RARES » N’EXISTENT PAS... Par Didier JULIENNE
🔎 L’ARCTIQUE DANS LE SYSTÈME INTERNATIONAL. Par Thierry GARCIN
LES PARAMÈTRES DE LA STRATÉGIE DE DÉFENSE DE L’IRAN. Par Tewfik HAMEL
🔎 LES NOUVELLES GUERRES SYSTEMIQUES NON MILITAIRES. Par Raphaël CHAUVANCY
L’INTERNATIONALISME MÉDICAL CUBAIN AU-DELÀ DE L’ACTION HUMANITAIRE. Par G. B. KAMGUEM
UNE EUROPE TRIPLEMENT ORPHELINE
LA DETTE CHINOISE DE DJIBOUTI. Par THIERRY PAIRAULT
CONSEIL DE SECURITE - L’AFRIQUE EST-ELLE PRÊTE POUR PLUS DE RESPONSABILITÉ ?
COMMENT LA CHINE SE PREPARE POUR FAIRE FACE AU DEUXIEME CHOC ECONOMIQUE POST-COVID. Par J.F. DUFOUR
GUERRE ECONOMIQUE. ELEMENTS DE PRISE DE CONSCIENCE D’UNE PENSEE AUTONOME. Par Christian HARBULOT
LA CRISE DU COVID-19, UN REVELATEUR DE LA NATURE PROFONDE DE L’UNION EUROPEENNE. Par Michel FAUQUIER
(1) GEOPOLITIQUE D’INTERNET et du WEB. GUERRE et PAIX dans le VILLAGE PLANETAIRE. Par Laurent GAYARD
La GEOPOLITIQUE DES POSSIBLES. Le probable sera-t-il l’après 2008 ?
L’Europe commence à réagir à l’EXTRATERRITORIALITE du droit américain. Enfin ! Par Stephane LAUER
LA DEFENSE FRANCAISE, HERITAGE ET PERPECTIVE EUROPEENNE. Intervention du Général J. PELLISTRANDI
L’EUROPE FACE AUX DEFIS DE LA MONDIALISATION (Conférence B. Badie)
De la COMPETITION ECONOMIQUE à la GUERRE FROIDE TECHNOLOGIQUE
ACTUALITES SUR L’OR NOIR. Par Francis PERRIN
TRUMP REINVENTE LA SOUVERAINETE LIMITEE. Par Pascal Boniface
Une mondialisation d’Etats-Nations en tension
LES THEORIES DES RELATIONS INTERNATIONALES AUJOURD’HUI. Par D. Battistella
MONDIALISATION HEUREUSE, FROIDE et JEU DE MASQUES...
RESISTANCE DES ETATS, TRANSLATION DE LA PUISSANCE
Ami - Ennemi : Une dialectique franco-allemande ?
DE LA DIT A LA DIPP : LA FRAGMENTATION DE LA...
Conférence d’Henrik Uterwedde : Une monnaie, deux visions (20 janvier 2016)
Conférence de Bertrand Badie : Les fractures moyen-orientales (10 mars 2016)
MÉTAUX CRITIQUES : NOUVELLES LIGNES DE FRACTURE DE LA PUISSANCE MONDIALE. Dépendances stratégiques, rivalités sino-américaines et dilemme européen
Géopolitique des chaînes de valeur
lundi 16 février 2026 GREKOU Carl, Emmanuel HACHE, Valérie MIGNON,
La question des minerais stratégiques est un cas d’école presque parfait de la conjonction des contraintes techniques, économiques et désormais géopolitiques. Des minerais désormais de plus en plus militarisés. Au delà des mythes de l’immatérialité et de la transition écologique, que l’on ne s’y trompe pas : les problématiques de la souveraineté (nationale et européenne) sont posées, ainsi que celle de la dégradation environnementale. « Les matières premières minérales sont désormais au cœur des stratégies nationales de sécurité économique, de transition énergétique et de projection de puissance ». Le temps où la tertiarisation semblait un avenir louable est bien loin...
Après un éclaircissement du vocabulaire (matières critiques, stratégiques, extraction, raffinage…), les trois auteurs (1) nous proposent une belle mise en perspective dans le Triangle des Puissances en compétition. Les chaînes de valeur sont instrumentalisées, les programmes climatiques de plus en plus invisibilisés etc... Les masques tombent les uns après les autres. P.L
1) Carl Grekou est Docteur en sciences économiques (Université Paris Nanterre), économiste au CEPII au sein du programme « Macroéconomie et finance internationales ». Emmanuel Hache est Docteur en sciences économiques (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), adjoint scientifique et économiste-prospectiviste au sein du département Économie et Évaluation environnementale de la Direction Économie et Veille à IFP Energies nouvelles. Valérie Mignon est Docteur en sciences économiques, Professeur des Universités à l’Université Paris Nanterre, directrice du Master Économie internationale, politiques macroéconomiques et conjoncture (EIPMC). Pour une biographie complète (cf lien ci-dessus)
La transition énergétique et numérique repose sur une matérialité souvent sous-estimée, tout comme les besoins du secteur de la défense : les minerais et métaux critiques. L’extraction des minerais, leur raffinage en produits métalliques et leur contrôle sont devenus des instruments centraux de la puissance mondiale. Entre domination chinoise, retour stratégique des États-Unis et vulnérabilités européennes, cet article analyse la nouvelle géopolitique des métaux et ses implications pour l’ordre international.
Introduction – Les métaux au cœur de la nouvelle géopolitique
Le retour au premier plan des métaux critiques constitue l’un des basculements structurels majeurs de l’économie internationale contemporaine. Longtemps considérées comme de simples intrants industriels, les matières premières minérales sont désormais au cœur des stratégies nationales de sécurité économique, de transition énergétique et de projection de puissance (Hache et Mignon, 2023 ; Capliez et al., 2024a). Ce changement de statut s’explique par la conjonction de plusieurs dynamiques profondes : accélération de la transition bas-carbone, numérisation des économies, retour en force des enjeux militaires sur fond de montée des rivalités stratégiques entre grandes puissances, et remise en cause croissante des fondements de la mondialisation libérale.
L’idée selon laquelle les économies avancées pourraient s’affranchir des contraintes matérielles au profit d’une croissance fondée sur les services, le numérique et la connaissance a ainsi volé en éclats. La transition bas-carbone, loin d’être immatérielle, repose sur une intensification massive de l’extraction et de la transformation de métaux aux propriétés physiques spécifiques et difficilement substituables. Batteries, panneaux solaires, éoliennes, aimants permanents, réseaux électriques, infrastructures numériques, semi-conducteurs et équipements militaires mobilisent tous une combinaison complexe de métaux dont l’extraction, le raffinage et le recyclage sont, à des degrés divers, plus fortement concentrés géographiquement que les énergies carbonées comme le pétrole, le gaz et le charbon.
Cette dépendance matérielle s’inscrit dans un contexte géopolitique profondément transformé. La pandémie de Covid-19, suivie de la guerre en Ukraine, a mis en lumière la fragilité des chaînes de valeur mondiales et la vulnérabilité des économies ouvertes face aux chocs d’offre. Parallèlement, les tensions commerciales et technologiques entre la Chine et les États-Unis ont accéléré la politisation des flux de matières premières, transformant l’accès aux métaux en un instrument potentiel de coercition économique et en un véritable levier géopolitique.
Dans ce contexte, la question des métaux critiques dépasse largement les considérations industrielles ou environnementales. Elle devient un enjeu central de souveraineté, de sécurité nationale et de hiérarchie internationale. La capacité à sécuriser l’approvisionnement en métaux critiques conditionne désormais la réussite des stratégies climatiques, la compétitivité industrielle et la crédibilité géopolitique des États. Cet article propose une analyse approfondie de cette nouvelle géopolitique des métaux, en articulant quatre niveaux d’analyse : la structuration globale des chaînes de valeur, la stratégie systémique de la Chine, le réveil stratégique des États-Unis – jusqu’aux ambitions territoriales affichées autour du Groenland et du Canada – et les dilemmes spécifiques auxquels l’Union européenne est confrontée.
Métaux critiques : de quoi parle-t-on ?
Il convient tout d’abord de distinguer les notions de minerai et de métal. Un minerai est une substance naturelle contenant un ou plusieurs éléments métalliques exploitables économiquement. Le métal correspond à l’état raffiné du minerai, après transformation métallurgique. Cette distinction est essentielle, car la valeur ajoutée – et donc le pouvoir économique et stratégique – se situe de plus en plus en aval de la chaîne de valeur, au stade du raffinage, de la transformation chimique et de l’intégration industrielle.
La géopolitique contemporaine des métaux est ainsi moins une géopolitique des gisements qu’une géopolitique des chaînes de valeur. Si l’extraction est contrainte par la géologie, les choix de localisation du raffinage, de la transformation et de la fabrication relèvent de décisions politiques, réglementaires et industrielles. Ces choix, effectués sur plusieurs décennies, expliquent en grande partie les dépendances actuelles.
La notion de métal « critique » dépasse largement la seule question de la rareté géologique (Hache et Mignon, 2023). Un métal est qualifié de critique lorsqu’il combine une importance économique élevée, une faible substituabilité à court terme et un risque significatif de rupture d’approvisionnement. Cette criticité est multidimensionnelle : elle est à la fois géologique (rythme d’épuisement des gisements), économique (concentration et opacité des marchés), stratégique (rôle dans l’énergie, le numérique ou la défense) et environnementale et sociale (impacts écologiques de l’extraction et du raffinage).
La criticité n’est ni universelle ni figée. Elle dépend des structures productives, des trajectoires technologiques et des priorités stratégiques propres à chaque État. Dans le contexte actuel, les métaux critiques occupent une place centrale car ils conditionnent simultanément la transition bas-carbone, la souveraineté numérique et les capacités militaires, ce qui explique leur intégration explicite dans les doctrines contemporaines de sécurité nationale.
Il convient toutefois de distinguer les notions de matières premières critiques et de matières premières stratégiques, souvent utilisées de manière interchangeable dans le débat public, mais qui renvoient à des logiques analytiques distinctes (Hache et Mignon, 2023).
Les matières premières critiques sont définies à partir d’une approche essentiellement technico-économique et leur criticité fait l’objet d’évaluations mesurables et comparées année après année. Cette approche, largement mobilisée par les institutions internationales et européennes, vise avant tout à identifier les vulnérabilités des chaînes de valeur et à hiérarchiser les priorités industrielles.
Les matières premières stratégiques, en revanche, relèvent d’une approche plus explicitement géopolitique. Une matière première devient stratégique non seulement en raison de ses caractéristiques économiques, mais surtout parce qu’elle conditionne directement l’autonomie décisionnelle, la sécurité nationale ou la capacité de projection de puissance d’un État. Le caractère stratégique d’une ressource est donc fondamentalement contextuel et politique : il dépend des rapports de force internationaux, des trajectoires technologiques et des choix de politique industrielle et militaire.
Autrement dit, toutes les matières premières critiques ne sont pas nécessairement stratégiques, tandis qu’une matière première peut devenir stratégique sans être durablement critique au sens strict. Le cuivre et le nickel ont ainsi été déclarés stratégiques dans le règlement européen sur les matériaux critiques de l’Union européenne en 2023 (CRMA, 2023), sans être considérés comme critiques au sens de la mesure. Cette distinction est essentielle pour comprendre la géopolitique contemporaine des métaux : elle permet de dépasser une lecture purement économique des dépendances pour intégrer pleinement les logiques de puissance, de coercition potentielle et de souveraineté qui structurent aujourd’hui les politiques minérales des grandes puissances.
Les métaux critiques se caractérisent enfin par une forte complémentarité (Bonnet al., 2022). Aucune technologie bas-carbone ne repose sur un seul métal : une batterie lithium-ion combine lithium, cobalt, nickel, manganèse, graphite et cuivre (Capliez et al., 2024b) ; une éolienne offshore mobilise aluminium, cuivre, nickel, manganèse, silicium et, dans certains cas, des terres rares ; les aimants permanents utilisés dans les moteurs électriques contiennent des terres rares en abondance ; les semi-conducteurs reposent notamment sur le gallium, le germanium ou l’indium. Cette complémentarité rend toute stratégie de substitution nécessairement partielle et limite les marges de manœuvre à court terme.
Contrairement à l’idée d’une transition « verte » et immatérielle, la décarbonation repose donc sur une intensification sans précédent de l’extraction minière et du raffinage. Cette réalité constitue le point de départ de la nouvelle géopolitique des métaux et peut être considérée comme le catalyseur d’une géofragmentation mondiale (Hache et Roche, 2024).
Une géographie mondiale profondément asymétrique
La production mondiale de minerais critiques est extrêmement concentrée sur certains marchés de métaux (Bonnet et al., 2022). Quelques pays dominent des segments entiers : le cobalt en République démocratique du Congo, le lithium en Australie et dans le « triangle du lithium » sud-américain, le nickel en Indonésie, le niobium au Brésil, les platinoïdes en Afrique du Sud. Cette concentration expose les pays consommateurs à des risques géopolitiques, sociaux et environnementaux élevés.
Les pays riches en ressources minières ne sont pas nécessairement ceux qui captent la valeur ajoutée. Ils occupent souvent une position périphérique dans la division internationale du travail, caractérisée par une forte dépendance aux investissements étrangers et une exposition accrue aux cycles de prix des matières premières.
Plus encore que l’extraction, le raffinage constitue le véritable nœud de pouvoir des chaînes de valeur. Raffiner un métal implique des procédés complexes, capitalistiques et polluants, souvent délaissés par les économies avancées au profit d’une spécialisation dans la recherche, le design et les services, au prix d’une perte de contrôle stratégique sur les segments intermédiaires de la chaîne de valeur.
Aujourd’hui, la majorité des métaux critiques – qu’ils soient extraits en Afrique, en Amérique latine ou en Australie – sont raffinés en Asie, et plus particulièrement en Chine. Cette domination confère un pouvoir de marché considérable et transforme des choix industriels passés en contraintes stratégiques actuelles. C’est sur cette base que s’est construite la stratégie chinoise de sécurisation et de contrôle des métaux critiques.
La Chine : une puissance minérale systémique
La position dominante de la Chine n’est pas le fruit du hasard. Dès les années 1990, Pékin a identifié les métaux comme un pilier de sa stratégie de développement et de montée en puissance industrielle. Contrairement aux économies occidentales, la Chine n’a jamais considéré l’extraction et le raffinage comme des activités résiduelles, mais comme des leviers essentiels de souveraineté économique et de montée en gamme dans les chaînes de production industrielle.
Cette stratégie s’est traduite par une combinaison d’exploitation domestique, d’investissements massifs à l’étranger et de montée en gamme industrielle (Bonnet et al., 2022). Pékin a ainsi sécurisé ses approvisionnements tout en développant une capacité unique à transformer des ressources primaires en produits à forte valeur ajoutée.
Les investissements chinois dans les secteurs miniers étrangers ont pris des formes multiples : prises de participation, acquisitions, coentreprises, échanges infrastructures-ressources. Cette diplomatie minérale s’inscrit dans une logique globale, souvent associée à des partenariats économiques et financiers plus vastes.
Parallèlement, la Chine a accepté – et internalisé – le coût environnemental du raffinage, se positionnant comme l’atelier mondial des métaux critiques (Hache et Mignon, 2023). Dans le cas des terres rares, elle contrôle aujourd’hui l’essentiel des capacités de séparation et de transformation, ce qui lui confère un levier géopolitique majeur. Souvent présentées comme emblématiques de la domination chinoise, les terres rares illustrent ainsi parfaitement la différence entre production minière et pouvoir stratégique. Si la Chine n’extrait pas la totalité de ces éléments, elle en raffine et transforme la quasi-totalité. Cette maîtrise des étapes aval permet d’influencer les prix, les volumes et, potentiellement, l’accès des concurrents à des technologies clés.
Les États-Unis : souveraineté minérale et retour de la puissance
Malgré un sous-sol riche, les États-Unis ont progressivement externalisé une grande partie de leur production minérale et métallurgique (Hache et al., 2022). Cette désindustrialisation relative a conduit à une dépendance accrue aux importations, y compris pour des métaux essentiels à la défense nationale (Grekou et al., 2025 ; USGS, 2025).
Sous la présidence de Donald Trump, les métaux critiques ont été explicitement intégrés au registre de la sécurité nationale (Capliez et al., 2024a). Cette approche s’est traduite par une volonté de relocalisation minière, mais aussi par une lecture ouvertement géopolitique de l’accès aux ressources.
L’épisode du Groenland est particulièrement révélateur. L’intérêt affiché par Donald Trump pour ce territoire arctique, potentiellement riche en terres rares, en uranium et en métaux stratégiques, a souvent été perçu comme une provocation diplomatique, voire comme une « excentricité personnelle ». Il révèle pourtant une intuition géopolitique profonde : dans un monde de rivalités accrues, le contrôle – direct ou indirect – de territoires riches en ressources, situés aux marges stratégiques du système international, redevient un déterminant central de la puissance étatique.
Le Groenland concentre en effet plusieurs enjeux majeurs : ressources minières critiques, positionnement stratégique en Arctique, contrôle potentiel de nouvelles routes maritimes rendues accessibles par le réchauffement climatique, et compétition croissante entre les États-Unis, la Chine et la Russie. À travers cet épisode, la politique minérale états-unienne s’inscrit dans une logique de territorialisation renouvelée de la puissance, où le sous-sol, l’espace et la sécurité se trouvent étroitement imbriqués.
Sous l’administration Biden, cette politisation des métaux s’est poursuivie dans un cadre plus structuré, combinant transition énergétique, relocalisation industrielle et alliances internationales. Le retour de Donald Trump au pouvoir renforce aujourd’hui la dimension territoriale et coercitive de cette stratégie (Grekou et al., 2025).
L’Union européenne : ambition stratégique, contraintes structurelles
L’Union européenne est l’une des régions du monde les plus dépendantes des importations de métaux critiques. Cette dépendance est le résultat d’un choix historique de spécialisation industrielle, mais aussi d’une fragmentation institutionnelle qui limite la capacité de réponse collective.
L’ambition affichée en matière de transition énergétique et d’autonomie stratégique se heurte à des contraintes géologiques, réglementaires et sociales majeures. Les projets miniers suscitent de fortes oppositions locales, tandis que les délais administratifs ralentissent toute tentative de relocalisation.
L’Union européenne se trouve ainsi confrontée à un paradoxe central : vouloir être un leader climatique tout en restant structurellement dépendante d’acteurs extérieurs pour les ressources nécessaires à cette transition.
Face à ces contraintes structurelles, la question n’est donc pas celle d’une autonomie totale, mais celle des marges de manœuvre stratégiques effectivement mobilisables.
Sécuriser sans s’enfermer : quelles marges de manœuvre ?
La réouverture de mines sur le territoire européen ne peut constituer qu’une réponse partielle. En revanche, le développement du recyclage offre un double dividende : réduction de la dépendance extérieure et limitation des impacts environnementaux (Hache et Mignon, 2023). Le recyclage transforme potentiellement chaque économie en productrice de métaux secondaires. Toutefois, ces stratégies impliquent des arbitrages économiques non négligeables entre compétitivité, acceptabilité sociale et sécurité d’approvisionnement.
La diversification des sources d’approvisionnement passe par des partenariats durables avec des pays producteurs, fondés sur des normes environnementales et sociales élevées. Toutefois, la profondeur de l’ancrage chinois dans de nombreuses régions du monde limite la portée de cette stratégie.
Enfin, la sobriété constitue un levier encore largement sous-exploité. Réduire la consommation de métaux par l’allongement de la durée de vie des équipements, la lutte contre l’obsolescence programmée et une meilleure information des consommateurs apparaît comme une condition indispensable de soutenabilité à long terme.
Conclusion – Les métaux, nouvel épicentre de la conflictualité économique
Les métaux critiques sont devenus l’un des déterminants centraux de la puissance économique et géopolitique au XXIᵉ siècle. Ni l’autarcie ni le retour à une mondialisation fluide ne sont réalistes. Les stratégies nationales et régionales s’inscrivent désormais dans un monde fragmenté, marqué par la concurrence systémique, la sécurisation des chaînes de valeur et la politisation croissante des ressources naturelles.
Dans ce contexte, la transition énergétique apparaît comme un processus profondément ambivalent. Indispensable pour répondre à l’urgence climatique, elle accroît simultanément les tensions géopolitiques autour de ressources concentrées, difficilement substituables et inégalement réparties. La capacité des États et des ensembles régionaux à articuler sécurité d’approvisionnement, soutenabilité environnementale et coopération internationale constituera l’un des principaux défis géopolitiques des décennies à venir.
La géopolitique des métaux révèle ainsi une réalité souvent occultée : loin d’atténuer les rapports de puissance, la transition écologique contribue à les reconfigurer en profondeur, en faisant du sous-sol, du raffinage et des chaînes de valeur industrielles les nouveaux terrains de la rivalité stratégique mondiale.
Emmanuel Hache, Valérie Mignon, Carl Grekou. 15 février 2026
Bibliographie
Bonnet, T., Grekou, C., Hache, E. et Mignon, V. (2022), « Métaux stratégiques : la clairvoyance chinoise », La Lettre du CEPII, n°428.
Capliez, R., Grekou, C., Hache, E. et Mignon, V. (2024a), « Matières premières critiques : vers l’autonomie stratégique européenne ? » in L’économie mondiale 2025, La Découverte.
Capliez, R., Grekou, C., Hache, E. et Mignon, V. (2024b), « Batteries lithium-ion : cartographie dynamique de la chaîne de valeur et perspectives », CEPII Policy Brief 2024- 48, CEPII.
Grekou, C., Hache, E. et Mignon, V. (2025), « Métaux critiques : les États-Unis entre impératif de souveraineté et tentation impérialiste » in L’économie mondiale 2026, La Découverte.
Hache, E., Laboué, P., Lapi, T. et Al Amir, R. (2022), « La stratégie des États-Unis dans la géopolitique des métaux critiques », Rapport #12, Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques (OSFME), IRIS - Enerdata - Cassini – DGRIS.
Hache, E. et Mignon, V. (2023), « 10 points sur les métaux stratégiques », Le Grand Continent, mars.
Hache, E. et Roche, C. (2024), « Les métaux : reflets ou catalyseurs de la fragmentation mondiale ? », Revue internationale et stratégique (RIS), n° 136 (4) : 79-90.
Règlement européen sur les matériaux critiques (CRMA, 2023), https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/ip_23_1661
USGS (2025), Mineral commodity summaries 2025 (ver. 1.2, March 2025), U.S. Geological Survey, 212 p.

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