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Pierre Emmanuel Thomann : Peut-on penser les finalités européennes sans la Russie ?

lundi 26 juin 2017 Pierre-Emmanuel THOMANN

Hérodote 164, La Découverte, 1er trimestre 2017.

L’escamotage des enjeux géopolitiques

La situation géopolitique actuelle est un moment charnière où la recherche d’unité dans le projet européen ne semble plus fonctionner. Vivons-nous un moment de l’histoire du projet européen où les principes westphaliens semblent reprendre le dessus face à l’utopie unitaire ? Les idéologies normatives des droits de l’homme et néolibérales sont des ciments de plus en plus contestés par les partis politiques sceptiques vis-à-vis de l’Union européenne qui progressent dans tous les États européens. L’utopie européiste est de construire la paix par l’unité ; mais cette unité semble s’éloigner dans la configuration multicentrée du monde et de l’Europe.
De multiples obstacles à une pratique géopolitique du projet européen persistent : la cécité spatiale résultant de l’importance presque exclusive accordée à l’angle juridique, économique et politique dans les facteurs d’analyse se traduit par une difficulté à penser le territoire et les questions de souveraineté. La perception asymétrique des menaces et des intérêts entre les États membres ; chaque nation situe ses orientations géopolitiques en fonction de sa position géographique et de son histoire. Enfin, il existe un déficit de réflexion et de débat public au niveau politico-stratégique, entre les ministres des États membres mais aussi entre citoyens, dans la presse et les publications, au sujet des enjeux géopolitiques de l’Union européenne. C’est un obstacle à la légitimité du projet qui pourrait lui être fatal. Pour surmonter l’impasse du projet européen, l’incantation est privilégiée par rapport au débat contradictoire, au bilan et au questionnement.

Sans transfert de souveraineté des compétences régaliennes au niveau de l’Union européenne, et sans infrastructures propres pour jouer le rôle de puissance classique, c’est-à-dire militaire, l’Union européenne cherche à affirmer une identité par le biais de sa puissance normative. Son modèle la rapproche plus d’une puissance civile, malgré la volonté affichée de relancer l’Europe de la défense. La stratégie globale de l’Union européenne a ainsi été rédigée pour se conformer à ses propres compétences et politiques. Elle ne comporte pas d’analyse des menaces, à la différence des documents équivalents des États membres sur la défense [1] Les discussions depuis plusieurs décennies sur l’Europe de la défense n’ont pas encore abouti à faire de l’Union européenne une puissance militaire. Les opérations civilo-militaires, si elles ne sont pas négligeables, ne sont pas en mesure de jouer le même rôle que l’Otan ou les coalitions de volontaires. Le renforcement de la base industrielle et technologique de défense européenne [2] est mis en avant, mais les effets ne peuvent être appréciés qu’à plus long terme. En réponse au Brexit, la France et l’Allemagne ont présenté des propositions communes pour promouvoir une défense globale, réaliste et crédible au sein de l’Union européenne [3]. Toutefois, les mesures proposées [4] sont pour une grande part d’anciennes mesures, comme le quartier général européen, qui fait toujours l’objet d’un blocage de la part des Britanniques. Une harmonisation des perceptions en matière de sécurité, des priorités géopolitiques et des doctrines de défense et de politique étrangère n’est pas à l’ordre du jour, ce qui reflète en réalité une absence de volonté politique.
Sans stratégie de puissance suffisamment solide pour soutenir cette « autonomie stratégique », l’escalade verbale déclaratoire à propos du droit international et des droits de l’homme semble inversement proportionnelle à l’impuissance collective de l’Union européenne et de ses États membres à infléchir le cours des crises sur son pourtour géographique, en Syrie, en Libye, en Irak et en Ukraine, mais aussi vis-à-vis du terrorisme islamiste sur le territoire des États membres et la crise migratoire qui renforce la fragmentation interne à l’Union européenne sur la question des frontières.
Examinons plus précisément les relations entre l’Union européenne et la Russie car non seulement elles touchent directement à la stabilité du continent européen, mais elles posent aussi des enjeux géopolitiques majeurs pour l’avenir du projet européen.

Union européenne et Russie, deux visions parallèles et rivales

Selon le document sur la stratégie globale de l’Union européenne, « la gestion des relations avec la Russie constitue un défi stratégique majeur ». L’Union européenne et ses États membres, sans s’être suffisamment penchés sur les conséquences géopolitiques de l’élargissement, se sont retrouvés aux portes de la Russie. Depuis l’élargissement, l’étranger proche de la Russie est aussi l’étranger proche de l’Union européenne. Les élargissements successifs de l’Otan se sont faits au détriment de la perception de sécurité des Russes qui s’opposent à ce qu’une alliance qui lui a été hostile pendant toute la guerre froide puisse venir s’installer à ses frontières, voire sur des territoires ayant appartenu à la Russie, comme la Crimée aujourd’hui annexée par la Russie, et l’est de l’Ukraine.
Cette extension continue de l’Union européenne, mais aussi de l’Otan, a été suivie d’un coup d’arrêt à l’occidentalisation de la Russie avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000. Depuis, les relations entre l’Union européenne et la Russie n’ont cessé de se dégrader et se sont aggravées avec la guerre entre la Russie et la Géorgie en 2008, puis l’annexion de la Crimée et la crise ukrainienne à partir de 2014.
La compréhension du conflit en Ukraine fait l’objet d’interprétations radicalement divergentes. Les gouvernements européens et américains considèrent que le soulèvement d’Euromaïdan, après le refus du président Ianoukovitch de signer le traité de partenariat entre l’Ukraine et l’UE, exprime la volonté des Ukrainiens de se tourner vers l’Union européenne et l’Occident pour ses valeurs démocratiques et libérales. Les Russes considèrent que Brzezinskimaïdan [5] fut un changement de régime visant à détacher l’Ukraine du monde russe et l’empêcher d’entrer dans leur projet d’Union eurasienne.
L’Union européenne fait dépendre ses relations avec la Russie de principes de droits déclarés de manière unilatérale :
Une évolution substantielle des relations entre l’UE et la Russie présuppose le plein respect du droit international et des principes qui sous-tendent l’ordre de sécurité européen, notamment l’Acte final d’Helsinki et la Charte de Paris. Nous ne reconnaîtrons pas l’annexion illégale de la Crimée par la Russie ni n’accepterons la déstabilisation de l’est de l’Ukraine [SEAE, 2016, p. 26].
Mais les critiques vis-à-vis de la Russie au sujet du non-respect du droit inter- national ont peu de prise sur l’opinion publique russe après la remise en cause du système onusien par les États-Unis lors de la guerre en Irak, ou le non-respect de l’intégrité territoriale de la Serbie avec la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo par de nombreux États.
Au-delà des postures tactiques et des incompréhensions sur le déroulement des événements, les représentations contradictoires entre Russes, Européens et Américains traduisent des représentations différentes du monde.
Au début de la crise en Ukraine, les déclarations de John Kerry et Angela Merkel, les deux leaders politiques les plus favorables aux sanctions [6] de l’Union européenne contre la Russie parmi les Occidentaux, ont laissé penser que la Russie était un acteur dont le comportement appartenait au passé. Selon John Kerry dans une déclaration le 3 mars 2014, « on ne peut agir au XXIe siècle comme au XIXe siècle en envahissant un autre pays pour un prétexte erroné [7] ». Angela Merkel lui a emboîté le pas et a longuement insisté sur cet aspect le 13 mars 2014 lors d’une déclaration du gouvernement au Parlement. Elle a déclaré que « le conflit en Géorgie en 2008, et aujourd’hui au milieu de l’Europe en Ukraine, est un conflit de zones d’influence et de revendications territoriales, comme nous les connaissions aux XIXe et XXe siècles, et que nous pensions dépassés ».

L’Union européenne ne semble pas prête à considérer la Russie comme un partenaire mis sur un plan d’égalité. La Russie est en quelque sorte un pays à occidentaliser, c’est-à-dire à transformer en fonction de la vision normative de l’Union européenne, qui se pose en force morale avec la défense de ses valeurs. Cette posture est perçue par les Russes comme une manifestation d’impérialisme moral inacceptable. Les représentations russes entrent donc directement en opposition avec les ambitions de remodelage du monde de l’Union européenne selon son modèle.
L’Union européenne a pour ambition d’exporter son modèle normatif et sa vision juridique du monde, avec comme idéologie la stratégie de l’interdépendance qui tend à croire que le commerce favorise la paix. Les perspectives d’occidentalisation de la Russie butent pourtant sur la volonté du gouvernement russe de défendre le concept de démocratie souveraine [8] et de réinvestir l’ancien espace soviétique afin de se positionner comme un pôle eurasien autonome regardant vers l’Europe et vers l’Asie. Le gouvernement russe cherche aujourd’hui à négocier une nouvelle architecture européenne de sécurité et à donner un coup d’arrêt à l’élargissement Otan/UE.
Aujourd’hui, les visions rivales du monde entre l’Union européenne et la Russie sont un obstacle à l’identification d’intérêts partagés.


Les cinq principes de l’UE vis-à-vis de la Russie : isoler la Russie

Le 14 mars 2016 le Conseil des affaires étrangères de l’UE a déterminé cinq principes guidant la politique de l’Union européenne vis-à-vis de la Russie [9] :
(1) la mise en œuvre des accords de Minsk sur le conflit ukrainien comme condition clé pour tout changement substantiel dans l’approche de l’Union européenne vis-à-vis de la Russie ; (2) le renforcement des relations avec les partenaires orientaux de l’UE et les autres voisins, en particulier l’Asie centrale ; (3) le renforcement de la résilience de l’Union européenne (par exemple la sécurité énergétique, les menaces hybrides ou les communications stratégiques) ; (4) le besoin d’un engagement sélectif avec la Russie sur des problèmes qui rencontrent un intérêt pour l’Union européenne ; et enfin (5) le besoin d’engager des contacts humains et le soutien à la société civile russe.

Les principes sur lesquels l’Union européenne base ses relations vis-à-vis de la Russie, sont considérés par le gouvernement de Vladimir Poutine comme une tentative d’isolement de la Russie. Il oppose à cette orientation une autre vision des principes d’organisation de l’Europe [10] dans laquelle la Russie fait partie de la maison commune européenne, et l’avenir de l’Europe ne consiste pas en une transformation de la Russie selon les principes de l’Union européenne mais en une transformation de l’Europe dans son ensemble, entre nations placées sur un plan d’égalité.
Sur les cinq points mis en exergue par le Conseil des ministres de l’Union européenne, le gouvernement russe transmet à sa population et aux partenaires européens des contre-arguments. Sur les accords de Minsk, il fait valoir que la Russie a intérêt à mettre en œuvre les accords de Minsk II, pour avoir du poids dans la politique ukrainienne et pouvoir ainsi peser sur les choix politiques ukrainiens. Mais, du point de vue russe, le rôle de l’Ukraine dans la difficile mise en œuvre des accords de Minsk est largement escamoté. Ainsi, l’absence de compromis en ce qui concerne la nouvelle constitution de l’Ukraine pour accorder une forme d’autonomie substantielle aux républiques autoproclamées du Donbass est une difficulté majeure.
Sur le rapprochement de l’Union européenne avec les voisins de la Russie (Partenariat oriental jusqu’à l’Asie centrale), il n’est pas acceptable du point de vue russe que l’UE privilégie les relations avec les voisins de la Russie, et non avec la Russie elle-même.
Enfin, l’objectif pour l’Union européenne d’influencer la société civile russe est un point extrêmement sensible, car les ONG occidentales sont perçues par le pouvoir russe comme le cheval de Troie d’une révolution de couleur (référence aux soulèvements soutenus par l’Occident en Géorgie, Ukraine et Kirghizistan entre 2003 et 2006). Ce soupçon n’est pas dénué de fondements, si l’on se réfère aux déclarations de certains hommes politiques dans les think tanks à Bruxelles. Jacek Sayusz-Wolski, vice-président polonais du Parlement européen, a déclaré lors d’une table ronde à Bruxelles en 2014 [11] qu’il fallait s’engager dans une bataille de longue haleine pour « provoquer un changement de régime » en Russie, en se focalisant sur l’émergence des classes moyennes, et tenter d’occidentaliser la Russie avec des stratégies d’influence de la société civile au moyen des ONG.

La riposte de l’Union européenne face à la guerre de l’information

L’un des éléments centraux de la riposte de l’Union européenne à ce qui est perçu comme une guerre de propagande engagée contre l’UE par la Russie est de développer la communication stratégique et la capacité de guerre hybride (alliant combats entre forces classiques, irrégulières et guerre cyber). Un nouveau service de contre-propagande russe a été créé dans cette optique, EASTSTRATCOM, censé démasquer la désinformation des médias et officiels russes, particulièrement dans les pays du Partenariat oriental [12], mais aussi les États membres de l’Union européenne. Ce service a été créé à l’initiative des États membres les plus critiques de la Russie, sans grand enthousiasme des autres États membres. La France et les pays méditerranéens sont plus enclins à soutenir un SOUTHSTRATCOM pour contrer la propagande islamiste, mais ce volet du service de contre-propagande n’a pas encore abouti, reflétant les différences de priorités géopolitiques entre États membres de l’Union européenne.
L’objectif affiché est de dévoiler les informations erronées véhiculées par les médias russes, et non pas d’initier une propagande en faveur de l’Union européenne, qui est jugée contre-productive. Le chef de cette unité est un Britannique diplomate de carrière, Giles Portman, sous la supervision de Michael Mann en charge de la communication stratégie du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), et ancien porte-parole de Catherine Ashton. L’État membre le plus actif derrière cette initiative semble bien être le Royaume-Uni qui brigue la plupart des postes chargés de question de sécurité dans les institutions européennes [13]. Le Brexit aura donc pour effet de réduire le camp des pays méfiants vis-à-vis de la Russie au sein de L’Union européenne.

Les think tanks à Bruxelles : un climat défavorable aux débats d’idées sur la question des relations entre l’Union européenne et la Russie

La guerre de l’information, qui s’accroît de part et d’autre tant du côté russe que du côté des Occidentaux, a abouti à un climat très défavorable aux débats d’idées sur la question des relations entre l’Union européenne et la Russie. Si on se limite aux think tanks financés par le Parlement européen sur la base des grands groupes politiques de l’UE, PPE (Parti populaire européen) et PSE (Parti socialiste européen), les débats se sont focalisés de manière écrasante en défaveur de la Russie.

Le Wilfried Martens Centre for European Studies est le think tank du groupe PPE au Parlement européen. Sur cinquante-quatre publications [14] du Martens Centre entre 2014 et fin novembre 2016, dix-neuf articles traitent de la question des relations avec l’Europe orientale, dont dix directement de la Russie, et les neuf autres consacrés aux pays du Partenariat oriental. Un seul papier a été consacré à la crise en Syrie, et, en tout, trois articles traitent de la sécurité en Méditerranée, les deux autres traitant des menaces à la sécurité de l’UE dans son voisinage géographique, incluant la Méditerranée et l’Europe orientale.
La Foundation for European Progressive Studies, FEPS, est le think tank du Parti socialiste européen (PSE) au Parlement européen. Cette organisation se consacre avant tout aux questions économiques et sociétales et beaucoup moins à la Russie. Au FEPS, sur 67 « policy briefs » [15], un seul est consacré à la Russie, et sur les 126 « studies », deux sont consacrées à la Russie tandis qu’une étude porte sur les questions de sécurité incluant la Russie.
Avec l’aggravation de la crise ukrainienne, le Martens Centre a commencé à multiplier les articles très critiques vis-à-vis de la Russie. Ses publications font régulièrement la promotion active de l’Occident pour faire face à la Russie. Ainsi, un article en février 2015 de Roland Freudenstein s’intitule « La renaissance de l’Occident : comment l’Europe et l’Amérique peuvent se renforcer en confrontant la Russie de Poutine » [Freudenstein et Speck, 2015]. Dans l’analyse des menaces à la sécurité de l’UE, Christian Deubner, du FEPS, parle aussi d’« agression russe » [Deubner, 2016]. Dans son article sur la Russie, Karsten Voigt, également du FEPS et ancien député allemand, parle de « nouvelle phase de la Russie et de l’Ostpoltik » [Voigt, 2014].
Le fait que ces publications aient été produites par des auteurs allemands dans les think tanks des deux groupes politiques principaux au Parlement européen révèle aussi la prépondérance du point de vue allemand dans les débats à Bruxelles à propos de la Russie. On retrouve dans les points de vue différenciés exprimés par les deux auteurs allemands les clivages nationaux entre le CDU qui met en avant la notion d’Occident et soutient un euro-atlantisme exclusif vis-à-vis de la Russie tant qu’elle n’opère pas son occidentalisation, tandis que le SPD, tout en étant critique sur l’attitude russe, prône une attitude plus conciliante. Les Français sont absents des débats à Bruxelles dans ces think tanks et donc leur point de vue n’est pas pris en compte.

À ce propos, dans l’une des publications du Martens Center consacrée à la propagande russe [Vojtíšková et al., 2017], deux think tanks français, l’IRIS et l’IFRI, ont été accusés de relayer la propagande russe et de recevoir à cette occasion des financements en provenance de Russie de manière non transparente. En ce qui concerne celui de l’IRIS, selon ces mêmes auteurs, il « n’est pas complètement transparent » et ils mentionnent pour le prouver un article de Libération qui a souligné que « la raison d’être du think tank est de promouvoir un agenda russe puisqu’il est dépendant du Kremlin ». Dans ce rapport, les auteurs se basent sur des entretiens avec des sources anonymes et portent sur les experts et organisations qui ne se plient pas à la doxa euro-atlantiste. Ces insinuations proviennent, soulignons-le, de dénonciateurs anonymes, ce qui pose la question de la fiabilité de ces « laboratoires d’idées » et de leur influence.
Une autre caractéristique des débats dans les think tanks du Parti populaire européen est la tribune offerte au point de vue des États-Unis et leurs représentants pour la promotion d’une relation transatlantique renforcée face à la Russie. Lors d’une autre table ronde organisée par le Martens Center, l’Américain Jeffrey Gedmin a exprimé l’idée que Poutine voulait une Europe faible divisée en zones d’influence et que les Américains et les Européens, aujourd’hui divisés, devraient agir en commun face à cette situation. La table ronde était intitulée
« Le kidnapping de l’Europe, hier et aujourd’hui ». À l’occasion de l’anniversaire de la révolution hongroise contre l’occupation soviétique en 1956, la discussion a porté sur le degré de loyauté des membres de l’Union européenne ancienne- ment communistes par rapport au modèle européen dans le contexte d’une montée en puissance des partis eurosceptiques. L’orateur principal était Jeffrey Gedmin, ancien président de Radio Free Europe. Mettant l’accent sur la continuité avec la rhétorique « anti-occidentale, populiste » et « pro-Poutine » des pays d’Europe centrale et orientale, Jeffrey Gedmin a souligné que, s’il y avait un kidnapping, il y avait aussi un kidnappeur, des victimes et des complices. Selon lui, l’Union européenne était de plus en plus victime des agendas des puissances extérieures qui ne partagent pas les mêmes valeurs, et que cela était aussi provoqué par une attitude de complaisance et une perte de confiance. Manfred Weber, député européen allemand et président du groupe PPE, a souligné le contexte difficile avec la Russie qui à nouveau « utilise la guerre comme un moyen de la politique ».
Un autre think tank du PPE, le European Ideas Network (EIN), a consacré l’une de ses tables rondes à la Russie [16]. Le panel était exclusivement composé de personnalités [17] notoirement hostiles à la Russie, sans un seul Russe ou expert d’un État membre de l’Union européenne pouvant porter la contradiction. Steve Nix, directeur du département Eurasia de l’International Republican Institute (IRI), think tank proche du sénateur américain John McCain, a plaidé pour un renforce- ment des sanctions européennes contre la Russie.
Cette représentation d’une nouvelle guerre froide entre la Russie, l’Union européenne et les Occidentaux ne semble pourtant pas partagée par tous les citoyens européens et varie fortement entre les États membres. L’annexion de la Crimée et le conflit dans le Donbass entre l’armée ukrainienne et les rebelles prorusses ont eu une résonance particulière dans le voisinage de l’Ukraine et en Europe orientale, en Pologne, et dans les pays baltes où l’on craint une extension de cette guerre dite hybride, mêlant milices irrégulières et cyberattaque, sur leur territoire. La perception de la menace est par contre inexistante dans les États membres plus à l’ouest. En raison des désaccords, les sanctions de l’UE n’ont été ciblées que sur des personnalités politiques et des membres de l’administration soutenant l’annexion de la Crimée en Russie et le soutien aux rebelles du Donbass, et des entreprises. Il n’a pas été question de soutien militaire au niveau de l’UE. Ces sanctions ont été surtout promues à Washington et Berlin, tandis que les autres États membres se sont alignés [18].
Les perceptions de sécurité des citoyens soulignées par un sondage (Stokes, Wiki et Poushter, 2016) [19] sont intéressantes. Dans la plupart des pays sondés la menace de l’État islamique est la plus importante, surtout pour l’Espagne et la France. Les tensions avec la Russie ne sont pas perçues comme une menace majeure dans les pays sondés sauf pour la Pologne (71 %).
Par absence de réflexion géopolitique et de prise en compte des représentations contradictoires entre le gouvernement russe et l’Union européenne, les relations entre l’UE et la Russie ont atteint un seuil de blocage où chacun ne veut plus reculer pour ne pas donner l’impression de céder. L’élection de Donald Trump le 8 novembre 2016 introduit pourtant une grande incertitude sur l’avenir des relations transatlantiques et la posture de l’Union européenne vis-à-vis de la Russie.

Les conséquences négatives sur la sécurité européenne de l’impensé géopolitique

L’escamotage de la dimension géopolitique de la relation Union européenne- Russie menace la sécurité et la stabilité de l’Europe.

L’UE cheval de Troie des États-Unis contre la Russie ?

En ce qui concerne le projet européen, la posture des Américains n’a pas fonda- mentalement changé depuis les équilibres issus de la Seconde Guerre mondiale. Selon Pierre Vimont [20], ancien secrétaire général du Service européen pour l’action extérieure, pour les Américains, l’élargissement de l’Otan devrait être en phase avec l’élargissement de l’Union européenne selon une vision globale du continent européen qui se prolonge à l’espace eurasien. L’Europe américaine est donc une Union européenne élargie à tous les membres du Conseil de l’Europe, sauf la Russie. Cette vision entre en contradiction avec celle des gouvernements allemand et français qui freinent la politique d’extension de l’Union européenne face au scepticisme des opinions publiques et leur crainte d’une dégradation des relations avec la Russie.
Comme l’UE ne définit pas ses frontières, les Russes estiment que le processus d’élargissement n’a pas de limites, y compris sur le continent eurasien, puisque la Turquie est candidate. Malgré le refus affiché de l’Allemagne et de la France de s’engager plus avant dans des élargissements futurs, une ambiguïté règne dans les institutions européennes et certains États membres comme la Pologne et les pays baltes soutiennent encore l’élargissement de l’UE aux membres du Partenariat oriental.
Derrière le discours de puissance civile et de puissance normative, le gouvernement russe soupçonne l’Union européenne de servir les intérêts géopolitiques de certains de ses membres pour investir ses espaces prioritaires et l’affaiblir. L’Union européenne est perçue comme une organisation supplétive pour la stratégie des États-Unis et de l’Otan, et n’est pas considérée comme une entité aux intérêts stratégiques autonomes. La tentation du côté russe est donc de négocier les grands dossiers de manière prioritaire avec les États-Unis en écartant les États membres de l’UE, dans une configuration qui rappelle celle de la guerre froide.

CARTE 1. – LA RIVALITÉ GÉOPOLITIQUE
ENTRE L’UNION EUROPÉENNE

ET LA RUSSIE


La perception d’encerclement de la Russie

Cette absence de discussion sur les enjeux géopolitiques est particulièrement dommageable pour les intérêts de sécurité de l’Union européenne au sujet du bouclier antimissile, du positionnement des bases américaines et de l’Otan, et de l’élargissement de l’Otan. La carte sur la perception d’encerclement de la Russie montre la localisation des infrastructures pressenties du bouclier antimissile, des bases de l’Otan, et des bases américaines à l’étranger. La ceinture qui fait apparaître les bases et les éléments du bouclier comme un ensemble spatial continu, ainsi que les flèches qui créent un mouvement depuis une « tête » états-unienne vers ses alliés représentent la perception d’encerclement des Russes et des Chinois (bien que l’objectif affiché du bouclier soit de se protéger contre les missiles de l’Iran et de la Corée du Nord).
Pour les Russes, la réponse à la question de savoir pourquoi l’Otan a besoin de nouveaux membres est simple : « L’Otan cherche à couvrir autant d’espace géopolitique que possible et encercle les pays qui en quelque sorte sont en désaccord avec l’Otan, comme la Russie et la Serbie par exemple [21]. » La Russie considère que la politique d’élargissement de l’Alliance atlantique soutenue par les États-Unis et leurs alliés a pour objectif son encerclement. Que l’on interprète cette perception comme exagérée ou pertinente ne change rien au fait que l’on doive en tenir compte.
La menace nucléaire iranienne a jusqu’à présent constitué la justification principale pour le projet de bouclier antimissile de l’Otan. Si les États-Unis ont commencé à redéployer leurs forces vers la région Asie-Pacifique, ils renforcent par contre leur présence stratégique en Europe par le biais du bouclier antimissile qui a été adopté comme la « clé de voûte » de l’Otan. Le territoire européen devient un élément du dispositif destiné à protéger le territoire américain, prolongeant ainsi la fonction de rimland de l’Europe vis-à-vis du continent eurasien, selon une stratégie qui rappelle les conceptions de la géopolitique anglo-saxonne de l’Américain Nicolas Spykman, héritées du Britannique sir Halford Mackinder. L’administration américaine, sous la présidence d’Obama, a fait régulièrement progresser le projet de bouclier antimissile en dépit de l’annonce d’une posture plus modérée que celle de l’administration Bush. En représailles, les Russes ont annoncé l’installation de missiles Iskander à Kaliningrad et éventuellement en Crimée. Sans inflexion du projet, alors qu’il a perdu sa justification principale avec l’accord sur le nucléaire iranien, l’espace géographique de l’UE devient donc un territoire enjeu de la riva- lité entre les États-Unis et la Russie.

CARTE 2. – LA PERCEPTION D’ENCERCLEMENT DE LA CHINE ET LA RUSSIE

L’Union européenne coincée entre deux arcs de tension

Entre le défi russe et les déstabilisations islamistes, l’Union européenne est coincée dans l’angle de deux arcs de tension à ses frontières au sud (révolutions arabes) et à l’est (conflits actifs et gelés issus de la désintégration de l’URSS).
Du point de vue russe, à l’heure actuelle, il y a aussi deux arcs de tension : les déstabilisations issues des révolutions arabes au Moyen-Orient risquent de déborder sur les régions du Caucase et de l’Asie centrale, tandis que l’Ouest est une menace du fait de la posture expansionniste du Partenariat oriental de l’UE et de l’Otan.
C’est pourquoi on trouve en Europe des auteurs qui pensent qu’il faut briser l’enfermement de l’Union européenne par un rapprochement avec la Russie pour engager une gestion partagée des instabilités orientales et l’identification des intérêts communs vis-à-vis de l’arc de crise au Sud, même si l’avenir de l’Ukraine et l’intervention russe en Syrie portent à controverse. Comme on l’a dit plus haut, l’idéologie européenne exclut la guerre des leviers de la politique internationale.
L’affaiblissement de la capacité des gouvernements français et allemand à dégager des orientations communes pour l’Europe au vu des défis actuels et de leurs divergences géopolitiques anciennes (la France favorise traditionnellement les politiques méditerranéennes, l’Allemagne les politiques orientales) est une difficulté supplémentaire.

La panne du couple franco-allemand face au Brexit dans le contexte de « nouvelle guerre froide »

Un autre aspect des difficultés de l’Union européenne face aux crises multiples est aussi l’impensé de la nouvelle rivalité géopolitique franco-allemande.
Derrière le Brexit se cache en réalité une fissure géopolitique plus significative au cœur de l’Union européenne : la nouvelle rivalité géopolitique franco-allemande. Les gouvernements français et allemand craignent le Brexit avant tout pour des raisons d’équilibre de pouvoir au sein de l’Union européenne. Le Royaume-Uni permettait jusqu’à présent à la France de rééquilibrer le poids de l’Allemagne et à l’Allemagne de masquer l’asymétrie franco-allemande.
Derrière cet enjeu se profilent les finalités divergentes du projet européen entre les deux nations : pour les Allemands, une étude de leur vision de l’Europe depuis ses débuts montre qu’elle est un espace de flux et un sous-ensemble de la mondialisation libérale et démocratique qui leur permet de renforcer la puissance économique du pays. Pour les Français, l’Union européenne devrait être une Europe puissance avec une frontière commune, pour les intégrationnistes, ou

CARTE 3. – L’UNION EUROPÉENNE DANS L’ANGLE DE DEUX ARCS DE TENSION

respectant le modèle d’Europe des nations pour les souverainistes, mais toujours offrant à la France un levier pour compter sur la scène internationale.
Les perceptions de sécurité et les priorités géopolitiques entre les deux pays sont différentes. La crise avec la Russie pousse les Allemands à agir comme une puissance centrale en Europe et favoriser des mesures de réassurance à l’Otan pour soutenir leurs alliés d’Europe centrale et orientale. Les Français interviennent militairement dans l’arc de crise au Sud et les Allemands se préoccupent plus de l’arc de crise à l’Est. Après les attentats de novembre 2015, la France a fait activer la clause de solidarité, l’article 42.7 du traité UE. L’unanimisme exprimé a caché en réalité un isolement de la France : « La France est en guerre [22] » avait déclaré François Hollande, mais ni le gouvernement allemand (du moins jusqu’à l’attentat de Berlin en décembre 2016) ni les autres États membres ne se considèrent en guerre, et donc leur soutien reste mesuré. Angela Merkel a déclaré que l’Allemagne allait « tout faire pour mener ensemble la lutte contre les terroristes », mais que les Allemands vivaient « de la compassion, de l’amour du prochain, de la joie de faire partie d’une communauté [23] ». L’aide allemande n’est pas négligeable, mais elle se cantonne à la logistique, la reconnaissance aérienne en Syrie et la formation militaire au Mali. À propos de la crise migratoire, le « plan Merkel » issu d’un accord germano-turc a été imposé, pour la première fois dans l’Union européenne, sans consultation préalable du couple franco-allemand au sommet européen des 7-8 mars 2016, pour résoudre la crise aggravée par la décision unilatérale d’ouverture des frontières de la chancelière allemande. Le volet du plan concernant la ventilation de quotas de migrants dans l’Union européenne proposée par les Allemands est également inapplicable en raison des désaccords entre l’Allemagne et la France et les États membres qui font le lien entre migrations et sécurité avec les attentats islamistes.
La formule caractérisant l’Union européenne de « puissance civile » évoluant vers le « hard power » de Federica Mogherini fait aussi écho aux représentations allemandes et françaises différenciées du rôle de l’Union européenne comme puissance civile, notion mise en avant par les Allemands, et puissance militaire, notion plutôt mise en avant par les Français. La stratégie globale de l’Union européenne serait-elle ainsi l’occasion de rendre ces deux visions complémentaires ?
Les Allemands ont marqué une rupture vis-à-vis de leur histoire et imaginent un monde nouveau marqué par de nouvelles règles, tandis que les Russes ne rejettent pas leur histoire, ils en sont fiers. Les mémoires historiques, et surtout les conséquences que l’on en tire, sont différentes dans les deux pays. Les frontières ne doivent plus bouger pour les Allemands dont le pays est désormais dans une configuration géopolitique idéale, entouré d’alliés. Pour les Russes, l’ordre euro-atlantique défendu par les Allemands ne correspond pas à leurs intérêts. Ils cherchent à créer une zone tampon avec des États « glacis » alliés, ou contraints s’ils échouent à en faire leurs alliés, pour leur propre sécurité.
Deux logiques s’enchevêtrent dans l’espace entre l’Allemagne et la Russie dans cette « Europe de l’entre-deux » (Zwischeneuropa), qu’on a aussi appelée Europe médiane et orientale (Mittelosteuropa), qui fait fonction de glacis dans l’histoire depuis le chancelier Bismarck. Cette zone est à nouveau l’objet de rivalités géopolitiques réactivées, selon une configuration différente, par les stratégies contradictoires poursuivies par la Russie, l’Allemagne, mais aussi l’Otan et l’Union européenne pour son contrôle. L’orientation de l’Ukraine vers l’Union européenne ou la Russie et son projet d’Union eurasienne en constitue l’enjeu principal en raison de sa taille et de sa signification historique pour la Russie [Deters-Schneider, Schulze et Timmermann, 2008].
La logique de l’imbrication des intérêts est poursuivie par les Allemands, qui ont pour ambition de rapprocher l’Ukraine de l’Union européenne par une multiplication des flux énergétiques, commerciaux, culturels entre les deux sociétés mais aussi la Russie, pour assurer une sécurité croissante et éviter les nouveaux clivages géopolitiques.
Cette stratégie correspond à la stratégie d’une puissance civile, qui au niveau européen est logiquement sous impulsion allemande.
La stratégie d’imbrication (Verflechtung) des Allemands entre en contradiction avec la logique territoriale des zones d’influence poursuivie par les Russes pour maintenir dans leur giron les territoires perdus de l’URSS, parallèlement à un développement des infrastructures énergétiques pour établir aussi des liens d’inter- dépendance avec les États de cette zone.
Mais l’enthousiasme des Allemands vis-à-vis d’une occidentalisation de la Russie s’est évanoui face au refus des Russes de suivre la logique allemande.
Une nouvelle rivalité géopolitique entre la France et l’Allemagne a émergé après l’unification allemande et l’élargissement de l’Union européenne, renforçant, selon la perception française, le déplacement du centre de gravité géopolitique vers l’Allemagne et une prépondérance allemande dans les institutions européennes. Le gouvernement allemand considère la Russie comme un défi, à l’unisson de la stratégie globale de l’Union européenne dans le nouveau Livre blanc allemand sur la sécurité publié en 2016. Cette nouvelle posture issue d’une idéologie euro-atlantiste exclusive et de la perception d’une menace russe accrue risque de s’entrechoquer sur le long terme aux intérêts de souveraineté et d’équilibre de la France si l’on observe le débat à propos de l’élection présidentielle de 2017. Le point de vue gaulliste, favorable à une position plus équilibrée vis-à-vis de la Russie, émerge à nouveau à l’occasion des débats en France sur la primaire de la droite avec la victoire de François Fillon, ainsi qu’avec le point de vue souverainiste de Marine Le Pen, favorable à une alliance franco-russe, et aussi à gauche avec Jean-Luc Mélenchon. Ces évolutions sont susceptibles d’entrer en contradiction avec les représentations allemandes. Le cercle franco-russe est une option ancienne qui est redécouverte par une partie de la classe politique française puisque les autres options ont échoué pour préserver la marge de manœuvre française et un meilleur équilibre européen.

Conclusion

Les crises multiples ont souligné les limites de la gouvernance européenne et la faiblesse du pouvoir exécutif européen, l’absence de leadership clair et la concurrence entre les institutions et les États, face à des États westphaliens comme la Russie, les États-Unis, la Chine qui construisent leur propre stratégie géopolitique. Ils ont évidemment l’avantage d’être des nations, à l’inverse de l’Union européenne qui avait parié sur le patriotisme constitutionnel pour assurer son unité, mais fait pâle figure face à l’affirmation des puissances dans le monde.
Les relations Union européenne-Russie ne sont pas simplement une problématique subsidiaire des relations extérieures de l’Union européenne, ou un sous- ensemble de la stratégie d’expansion normative de l’Union européenne mais un enjeu géopolitique fondamental de l’avenir du projet européen et de l’équilibre interne du pouvoir au sein de l’UE. Ces relations sont entrées dans une crise grave, car il s’agit d’une rivalité sur le modèle de la construction européenne, lui-même en crise.
Cela nécessite pour l’Union européenne d’engager le débat sur ses finalités également au plan géopolitique.
Je pense que si les États membres de l’Union européenne et ses institutions élaboraient une stratégie de puissance dans la multipolarité mondiale, avec comme perspective un éveil stratégique du projet européen, le rapprochement avec la Russie serait une option indispensable. Les États-Unis et la Russie sont les clés de la sécurité et de la stabilité pour l’Union européenne afin d’amorcer une stratégie organisée selon ses axes maritimes et continentaux. La priorité devrait être, à mon sens, de parachever un espace de sécurité de Vancouver à Vladivostok, qu’une nouvelle architecture de sécurité entre Union européenne et Russie viendrait compléter. Un rapprochement avec la Russie selon un axe continental aboutissant à un rééquilibrage de l’alliance euro-atlantique serait indiqué pour que l’Union européenne puisse s’organiser en fonction de ses propres priorités.
Sans rééquilibrage franco-allemand et dialogue franc sur les finalités européennes, y compris la question du rôle de la frontière, de la maîtrise du territoire et de la notion de souveraineté, le Brexit peut devenir le catalyseur d’un processus géopolitique potentiellement aussi important que la chute du mur de Berlin : l’accélération des recompositions géopolitiques européennes avec des contrecoups aboutissant à un rétrécissement continu de l’Union européenne, mais aussi une décomposition des États multinationaux (Royaume-Uni, Espagne, Belgique...) devient un scénario plausible, d’autant plus que la tendance globale est à la fragmentation. Dans l’histoire, il est rare qu’un empire ou une entité internationale ait pu survivre à un processus de rétrécissement territorial.
Porter le débat géopolitique auprès des citoyens de l’Union européenne est nécessaire pour ne pas le confiner au niveau politique, diplomatique et militaire mais pour faire au contraire progresser l’Europe politique. Cela éviterait d’opposer questions géopolitiques et opinion publique. Combler le déficit géopolitique aiderait à combler le déficit démocratique en donnant un sens au projet européen.

Bibliographie

- DETERS-SCHNEIDER W., SCHULZE P. et TIMMERMANN H. (2008), Die Europaïsche Union, Russland und Eurasien, Die Rückkehr der Geopolitk (« L’Union européenne, la Russie et l’Eurasie, retour de la géopolitique »), Berliner Wissenschaft Verlag, Berlin, 656 p.
- DEUBNER C. (2016), « New developments of EU external security policy », Fondation euro-péenne d’études progressistes, juin.
- FOUCAULT M. (2004), Sécurité, territoire, population, cours au Collège de France 1977-1978, Gallimard, Seuil, Paris.
- FREUDENSTEIN R. et SPECK U. (2015), « The renaissance of the West, how Europe and America can shape up in confronting Putin’s Russia » (« La renaissance de l’Occident : comment l’Europe et l’Amérique peuvent se renforcer en confrontant la Russie de Poutine), Research Paper, Martens Centre, février, http://www.martenscentre.eu/publications/putins-russia-and-the-west.
- LAÏDI Z. (2005), La Norme sans la force, l’énigme de la puissance européenne, Presses de Science Po, Paris, 296 p.
- SEAE (2016), « Vision partagée, action commune : une Europe plus forte, une stratégie globale pour la politique étrangère et de sécurité de l’Union européenne », 42 p., https://europa. eu/globalstrategy/sites/globalstrategy/file/eugs_review_web. pdf.
- STOKES B., WIKE R. et POUSHTER J. (2016), « Europeans face the world divided », Pew Research Center, 13 juin.
- VOIGT K. (2014), « A new phase of Russia and Ostpolitik has begun », Fondation européenne d’études progressistes, novembre.
- VOJTÍŠKOVÁ V., NOVOTNÝ V., SCHMID-SCHMIDSFELDEN H. et POTAPOVA K. (2017), « The bear in sheep’s clothing, Russia’s government-funded organisations in the EU », Wilfried Martens Center for European Studies, 83 p.

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Mots-clés

Allemagne
France
Russie
Europe

Notes

[1Entretien avec un haut fonctionnaire du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) de l’UE, décembre 2016.

[2La stratégie globale de l’UE propose une augmentation des dépenses : « Les États membres doivent affecter des moyens financiers d’un niveau suffisamment élevé à la défense, utiliser les ressources de la manière la plus efficace qui soit et remplir l’objectif collectif consistant à consacrer 20 % du budget de la défense à l’acquisition d’équipements ainsi qu’à la recherche et la technologie » (SEAE, 2016, p. 37).

[3Ursula von der Leyen et Jean-Yves Le Drian, ministres de la Défense allemand et français, ont remis le 11 septembre 2016 à Federica Mogherini, chef de la diplomatie de l’Union européenne, des propositions pour un suivi dans les instances de l’UE en 2017.

[4Les propositions incluent : la Coopération structurée permanente (CSP), créée par le traité de Lisbonne et jamais utilisée jusqu’à présent ; un quartier général permanent pour les missions et opérations militaires et civiles de l’UE – une capacité permanente de planification et de conduite militaires et civiles ; le renforcement de l’Eurocorps ; un hub logistique pour le transport stratégique ; un accès accru à l’imagerie satellitaire pour Frontex ; la création d’un nouvel instrument financier ; améliorer la capacité de déploiement des groupements tactiques de l’UE (1 500 hommes chacun) « en renforçant leur capacité à remplir des opérations d’entrée en premier » ; intensifier la coopération UE-OTAN ; un partenariat efficace avec les États africains. Certaines de ces mesures ont été reprises par le Conseil des ministres des Affaires étrangères et des ministres de la Défense des 14 et 15 novembre 2016 décidant d’un plan de mise en œuvre portant sur la sécurité et la défense et la mise en œuvre de la stratégie globale de l’UE dans le domaine de la sécurité et de la défense (Conseil européen, « Conclusions du Conseil sur la mise en œuvre de la stratégie globale de l’UE dans le domaine de la sécurité et de la défense », communiqué de presse, 14 novembre 2016).

[5Expression issue des milieux diplomatiques russes destinée à souligner le soutien des Américains aux manifestations sur la place Maïdan à Kiev, en accord, selon le point de vue des Russes, avec la doctrine du politologue américain, Zbigniew Brzezinski visant dans ses publications des années 1990 à détacher l’Ukraine de la Russie.

[6Selon un haut fonctionnaire du SEAE, Washington et Berlin sont les deux capitales qui décident réellement des sanctions contre la Russie, tandis que les autres États sont suivistes. Entre- tien avec un diplomate du SEAC, chef de division, planification stratégique, 24 novembre 2016.

[7Will Dunham, « Kerry condemns Russia’s “incredible act of agression” in Ukraine », Reuters, 2 mars 2014.

[8« La démocratie souveraine est une notion qui a été admise en Russie à partir du début des années 2000. À savoir un système qui se base sur des fondements démocratiques, tout en tenant compte des traditions et cultures du pays », in Mikhail Gamandiy-Egorov, « L’idée de la démocratie souveraine attire », Sputniknews.com, 26 octobre 2015.

[11Conférence « Building a lifeline for freedom : Eastern partnership 2.0 », Wilfried Martens Center for European Studies, Bruxelles, 7 octobre 2014.Conférence « Building a lifeline for freedom : Eastern partnership 2.0 », Wilfried Martens Center for European Studies, Bruxelles, 7 octobre 2014.

[12Ukraine, Moldavie, Belarus, Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan.

[13Entretien avec un fonctionnaire du Conseil de l’UE, 28 novembre 2016.

[15Fondation européenne d’études progressistes, liste des publications, consultée en novembre 2016, < www.feps-europe.eu >.

[16Université d’été de l’EIN, 29 juin-2 juillet 2016, Split, Croatie.

[17[La nature du débat a même été considérée par certains militants des droits de l’homme comme un exercice contre-productif où des propos excessifs vis-à-vis des Russes ne pourraient en aucun cas faire progresser les valeurs européennes et occidentales dans le contexte actuel.

[18Entretien avec un haut fonctionnaire du SEAE, décembre 2016.

[19Le Pew Research Center est un centre de recherche américain qui propose des analyses des évolutions sociétales aux États-Unis et dans le reste du monde. Cet organisme ne fait pas de recommandations politiques pour rester neutre.

[20Entretien avec Pierre Vimont, secrétaire général du Service européen pour l’action extérieure, 17 juillet 2012.Entretien avec Pierre Vimont, secrétaire général du Service européen pour l’action extérieure, 17 juillet 2012.

[21« NATO greedy for geopolitical space, wants to encircle those who disagree – Lavrov », rt. com, 29 avril 2016.

[22« Hollande maintient sa position : “La France est en guerre” », vidéo, Le Monde. fr, 16 novembre 2015.

[23Frédéric Lemaître, « Angela Merkel refuse de se voir en cheffe de guerre », Le Monde, 17 novembre 2015.


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