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QUAND le SUD REINVENTE le MONDE. Par Bertrand BADIE

mardi 4 décembre 2018 Bertrand Badie

Dans cet ouvrage, l’auteur (1) conduit plus loin encore la mise en perspective de ses concepts habituels : inclusion, humiliation, impuissance, oligarchie des vieilles puissances, diplomatie de clubs, tectonique des plaques... et ceci dans une approche largement fonctionnelle et durkheimienne.
« Le système international est une oeuvre humaine qui reproduit de façon troublante les traits les plus courants de la sociologie voire de la psychologie » (p. 5). Lorsque l’Etat et la Nation n’intègrent plus suffisamment, « la société guerrière apparait comme une forme nouvelle de socialisation, une organisation du jeu social qui ne passe plus par l’institution mais par la banalisation et la systématisation de la violence échangée » (p. 168)
Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est un monde dominé par la politique de la faiblesse. La lecture des marges de l’universel westphalien ne peut être qualifiée de simple déviance. « Le chaos mondial » (vocabulaire rejeté régulièrement par B. Badie) cache des dynamiques qui ne sauraient être le retour à l’ordre ancien...

A vous de les découvrir dans l’extrait de cet ouvrage et plus généralement par la lecture de cet essai stimulant. Il offre une analyse du côté de « l’intrus ». Si la faiblesse est devenue un principe agissant, elle produit un autre système des relations internationales. Ce sont les tectoniques sociétales qui ouvrent l’espace de la reconstruction des relations internationales. P. Lallemant

(1) Bertrand Badie, Professeur des Universités à Sc Po-Paris. Dernières publications :
- Quand le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse. B. Badie. Editions La Découverte, octobre 018
- Le retour des populismes. L’état du monde 2019, collectif sous la direction de D. Vidal et B. Badie. Edition 2019. La Découverte, octobre 018

Nous remercions M. Bertrand Badie et son éditeur, La Découverte, pour l’autorisation de la publication de ces pages essentielles. www.editionsladecouverte.fr

« QUAND LE SUD REINVENTE LE MONDE. Essai sur la puissance de la faiblesse ». Extraits page 106 à 110

COMMENT LA FAIBLESSE EST DEVENUE SUJET DE L’HISTOIRE

Nombre de facteurs ont favorisé l’amorce de ce bouleversement : la brutale perte d’efficacité de la puissance, mais aussi la rupture du vieil équilibre entre puissants qui fondait traditionnellement les ordres internationaux passés, tout comme, enfin, l’apparition d’un ensemble d’aubaines qui ont avantagé le faible en lui apportant des ressources inattendues. Ces trois hypothèses se complètent évidemment et ne peuvent être pleinement comprises que par un effort de relecture historique d’un processus de transformation qui n’a jamais vraiment connu d’évènement fondateur.

A l’origine de cette nouvelle et étrange construction, se trouve un processus que l’on pourrait considérer comme le« boomerang de la puissance ». Le phénomène date de la fin de la seconde guerre mondiale. La puissance avait accumulé, au fil des siècles, tant de résultats qu’à un moment, ceux-ci, trop pesants et trop nombreux, se sont retournés contre leurs producteurs. L’humiliation représente probablement le facteur clé qui a craquelé l’édifice : accumulée des centaines d’années durant, elle a inévitablement acquis un important effet retour. Longtemps, l’Europe en avait fait un instrument de domination sur les autres : d’abord sur le continent américain découvert à la fin du XVème siècle, reléguant les civilisations précolombiennes à l’âge de pierre, puis face à l’Asie progressivement dévoilée, en direction aussi des Empires musulmans qui furent les plus fidèles des infidèles, et enfin à l’encontre de l’Afrique.

On peut dominer en humiliant. Mais sans doute n’avait-on pas à l’esprit, en ces temps là, qu’il était possible de s’appuyer sur l’humiliation subie pour mobiliser contre la domination. Le sentiment d’être relégué aux échelons inférieurs de l’humanité, d’être nié dans ses droits essentiels, d’être moqué ou stigmatisé crée à terme un sentiment réactif des plus redoutables. L’exclusion récurrente a servi de point de départ aux mouvements qui ont conduit à des guerres de décolonisations victorieuses. L’humilié, dans son étymologie même (humus), est celui que l’on place au ras du sol, dont l’identité est conçue comme la plus basse et la plus faible. Et le refus de ce statut est à l’origine d’une révolte qui n’a jamais et nulle part été mise en échec par les puissants d’hier. Partout, les guerres de libération ont abouti à la victoire du plus faible : elles ont, pour la première fois dans l’histoire, authentifié la faiblesse comme une capacité réelle de lutte.

Le deuxième stade de cette histoire de la faiblesse confortée se situe dans l’essor même de la mondialisation : celle-ci s’est peu à peu imposée en faisant valoir ses propriétés déjà citées, lesquelles ont brisé bien des tabous, bien des certitudes installées depuis Hobbes. Ainsi le projet d’inclusion met-il en évidence, à travers ses échecs et les inégalités qu’il engendre, des enjeux internationaux nouveaux, de nature sociale cette fois. A la faveur de ce monde unique en construction, on découvre que la stabilité internationale ne dépend plus tellement de l’équilibre de puissance, mais de l’équilibre très précaire des conditions sociales. Autrement dit, le positionnement du faible et son excès d’impuissance deviennent presque mécaniquement la source des grandes menaces qui pèsent sur la stabilité de l’ensemble. A mesure que la globalisation progresse, elle est gravement hypothéquée par les disparités qu’elle engendre elle-même. La faiblesse ne représente pas seulement une pathologie. Elle s’impose comme le moteur d’une contre-mobilisation, d’autant plus efficace que, dans ce monde, plus rien n’est caché ni même occultable : le faible voit le fort, le pauvre voit le riche. La dénonciation du fort et du riche devient facteur de mobilisation à l’échelle mondiale et ainsi sujet de l’histoire.

De même en va-t-il de l’interdépendance. Si le système mondialisé est plus interdépendant que souverain, son sort dépendra prioritairement des conditions propres au maillon le plus faible. Les économies régionales et l’économie mondiale deviennent peu à peu les otages des maillons les plus incertains de la grande chaîne qui se constitue. L’avenir économique de la Grèce ou de quelques pays méditerranéens fragiles est plus déterminant pour l’Europe et son avenir que celui de la puissance allemande. On pourrait en dire autant à l’échelle mondiale où, effectivement, les hommes de faiblesse, tant en matière d’approvisionnement que de production ou de consommation, arbitrent l’évolution de l’économie de la planète. La mondialisation conduit en outre à une progressive déterritorialisation du politique, les frontières s’estompant et les souverainetés se défendant de plus en plus mal. Dans ce jeu, les plus puissants perdent des atouts considérables. Les Etats-Unis qui, dans un modèle international classique, semblaient totalement sanctuarisés se trouvent désormais vulnérables, notamment à la progression d’une violence transnationale.

La mondialisation consacre enfin une étonnante prolifération d’acteurs non étatiques, qui sont tous potentiellement des acteurs internationaux, de plus en plus présents sur la scène mondiale, parties prenantes de toutes les formes de confrontation et d’antagonisme. Ils n’obéissent pourtant pas aux règles westphaliennes ni aux logiques de puissance. Ils appartiennent à un univers affranchi des règles traditionnelles de la puissance politique et peuvent, avec leurs propres ressources infiniment plus faibles, perturber gravement le jeu international. Que l’on songe, par exemple, aux hackers dans le champ de la communication informatique, aux mafias de toute nature, à la contrebande et à l’économie grise, aux contrefaçons et autres productions industrielles semi-clandestines, aux acteurs « gérant » les populations migrantes, à la piraterie maritime, et à bien d’autres « intrus ».




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