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La bataille pour le rachat d’AIXTRON : un patriotisme économique allemand ?

mercredi 21 juin 2017 Etudiants Prépa HEC

LA SOCIETE ALLEMANDE AIXTRON

Des précédents anxiogènes : Kuka, Osram, KraussMaffei etc...
Les activités principales d’Aixtron. Ses filiales clefs. La bataille de son rachat par la Chine, le rôle des Etats-Unis. Le refus allemand au nom de quelle législation ? Au nom de la sécurité ? Quelle législation européenne pour les entreprises stratégiques ?
L’affaire Aixtron est-elle une illustration du nouveau patriotisme économique allemand, un antécédent appelé à se renouveler ?

DES PRECEDENTS ANXIOGENES ?
Le rachat de sociétés technologiques allemandes par des sociétés chinoises est de plus en plus sensible en Allemagne. L’année 2016 a été ponctuée par trois tentatives de rachats de fleurons technologiques allemands.

L’AFFAIRE KUKA
En mai 2016, a lieu l’opération la plus importante jamais réalisée par un investisseur chinois. En effet, l’entreprise emblématique du Made in Germany, KUKA (spécialisée dans les robots industriels) a été rachetée par le fabricant d’électroménager chinois Midea (pour 4,5 milliards d’euros). Malgré la volonté des autorités allemandes d’empêcher un tel rachat, il n’y avait aucun obstacle juridique. Ce fut un choc en Allemagne : d’une part les transferts de technologie vers la Chine ont suscité de vives préoccupations, d’autre part l’entreprise représentait une manne financière de 3 milliards d’euros en 2016. Pour rassurer les Allemands, le repreneur a promis de préserver 12.600 emplois jusqu’en 2023 et de maintenir le siège situé en Allemagne. Mais ces actions n’ont pas eu l’effet escompté d’autant plus que Pékin a autorisé ses grands groupes nationaux à acquérir de nouveaux marchés.

L’AFFAIRE KRAUSSMAFFEI
En janvier 2016, le fabricant de machines-outils Kraussmaffei a été racheté par le groupe chinois ChemChina pour 925 millions d’euros.

L’AFFAIRE OSRAM
En juillet 2016, Osram, la société d’éclairage allemande avait annoncé la vente pour 400 millions d’euros de sa filiale d’éclairage classique à un groupe chinois (Sanan optoelectronic). Le ministère de l’économie a arrêté les négociations afin de se donner le temps d’examiner cette transaction.

PRESENTATION ET HISTOIRE D’AIXTRON
La société Aixtron est créée en 1983. Elle est spécialisée dans la conception, la production et la commercialisation d’équipements d’épitaxie de semi-conducteurs. Les équipements sont destinés à la fabrication de composants électroniques avancés, de lasers, de diodes, de détecteurs utilisés notamment dans des systèmes de communications à fibres optiques, dans des systèmes de stockage optique ainsi que dans des applications de téléphonie mobile, d’illumination, de signalisation et d’éclairage. Le nom de la société tire son origine de la ville d’Aix-La-Chapelle en Allemagne, et du mot Electronic. Son siège social est à Herzogenrath en Allemagne. Elle dispose de laboratoires en Chine, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Elle a profité du boom économique du marché asiatique pour se lancer au Japon, en Corée et à Taiwan. Aixtron a été fondée comme une entreprise d’essaimage (spin out) à partir de RWTH Aachen University en 1983. La société est entrée à la Bourse de Francfort en 1997. Depuis cette entrée, elle a effectué plusieurs acquisitions comme le rachat d’une partie de la compagnie britannique Thomas Swan & Co, et de la Suédoise Epigress AB en 1999. Elle effectue une fusion de 118 millions d’euros avec son rival américain Genus Inc (mars 2005) et rachète la Britannique Nanoinstruments Ltd (en 2007). De ces fusions et rachats sont nées ses principales filiales, à savoir Nanoinstruments Ltd., Aixtron Inc. et Aixtron AB. En Décembre 2010, la société est passée d’une société anonyme allemande à une “Societas Europaea”, témoignant ainsi de sa nature européenne et internationale.

LA TENTATIVE DE RACHAT PAR LA CHINE
En septembre 2016 le gouvernement allemand avait donné son accord pour le rachat du groupe Aixtron par le Fonds d’investissement chinois Fujian Grand Chip pour 670 millions d’euros. Il revient sur sa décision en octobre 2016. Ce revirement est dû à une enquête des services secrets allemands qui aurait montré le risque que présente le rachat de ce groupe par une firme chinoise. La technologie de semi-conducteurs que produit Aixtron pourrait être utilisée dans le programme nucléaire chinois. Craignant un transfert de technologies “Made in Germany”, l’Allemagne a donc ouvert une enquête. Cette action a bloqué ce rachat, ouvrant ainsi un débat en Allemagne quant aux conséquences du rachat d’entreprises allemandes par la Chine. La question de la mise en place d’éventuelles législations pour éviter de tels transferts technologiques, est posée. Cette problématique de la défense du “Made in Germany” fait à présent l’objet d’un thème de campagne en Allemagne. Suite à l’ouverture de cette enquête, les Etats-Unis qui détiennent une part importante d’Aixtron ont décidé à leur tour de bloquer ce rachat. Cette décision est prise par le CFIUS (Comité pour l’investissement étranger aux Etats-Unis), un organisme qui manque dans l’Union Européenne. Cette décision repose également sur la menace que ferait peser cette reprise sur la sécurité nationale américaine. Les Etats-Unis se sentiraient ainsi préoccupés par l’accès de la Chine au nitrure de gallium, un composé chimique utilisé dans les diodes électroluminescentes (LED), les radars, les antennes et les lasers (selon les spécialistes de la sécurité, cités par Reuters). La technologie de nanotubes d’Aixtron serait également un motif de préoccupation car ces produits ont des applications militaires.

QUELLE LEGISLATION EUROPEENNE POUR LES ENTREPRISES STRATEGIQUES ?
Cette intervention américaine pose la question de la capacité de l’UE à faire face à ces rachats d’entreprises européennes (par la Chine en particulier). Si ces rachats présentent un risque pour la sécurité et l’avance technologique de l’UE (risque de transfert technologique), il y a un manque de législation européenne concernant la défense de ses entreprises stratégiques. Le ministre de l’Economie allemand Sigmar Gabriel a lancé une consultation afin que des propositions soient faites au niveau européen. La question reste toutefois de savoir comment les 28 (ou 27) membres de l’UE peuvent s’accorder sur un tel mécanisme. Pouvons-nous envisager un “CFIUS européen” ? Des mécanismes nationaux (comme la Commission interministérielle des exportations et des matériels de guerre, CIEMG pour la France sont-ils préférables ? Ce qui est certain, c’est la nécessité pour l’UE de trouver un outil législatif pour pouvoir préserver ses entreprises stratégiques sans recourir à l’intervention des Etats-Unis.
L’affaire Aixtron est-elle une illustration du nouveau patriotisme économique allemand ? Un antécédent appelé à se renouveler ?

On peut considérer que l’affaire Aixtron est bien l’illustration d’un nouveau patriotisme allemand. Elle représente une rupture avec les politiques néo-libérales prônées par ce pays depuis les années 1990. Contrastant avec les échecs des affaires Kuka, Osram et KraussMaffei, le blocage du rachat d’Aixtron témoigne bien d’une réussite allemande dans la défense des entreprises stratégiques. Néanmoins, le fait que l’intervention des Etats-Unis ait été nécessaire pour empêcher le rachat d’Aixtron témoigne de lacunes dans les législations allemandes et européennes face aux rachats d’entreprises stratégiques par l’étranger. L’affaire Aixtron semble avant tout illustrer une volonté américaine de défendre ses intérêts partout dans le monde. L’intérêt des chinois pour les fleurons technologiques allemands est loin de s’arrêter, bien au contraire. Il y a tout lieu de penser que les autorités allemandes seront amenées à illustrer une nouvelle fois ce patriotisme économique lors de prochains rachats. Il y a une volonté de mise en place d’une législation européenne. Certains analystes doutent de la capacité d’Aixtron à survivre en l’absence d’un adossement à un investisseur aux épaules solides en raison des surcapacités sur ce marché dominé par les entreprises chinoises.

SYNTHESE
”Aixtron a absolument besoin d’un chevalier blanc en Europe ou aux États-Unis pour rester viable” déclarait en novembre dernier un analyste de la société de Bourse allemande Hauck & Aufhaeuser. Cette remise en question de la prospérité d’Aixtron sans un rachat chinois nous amène à nous interroger sur la viabilité de ce blocage. Ce qui semble limiter un éventuel renouvellement de cette affaire, d’autant moins probable, est le manque de législations européennes.
J. Koune, Y. El Alami Idrissi, L. Moukite, juin 2017

POUR INFORMATION   : comment l´Etat allemand peut-il intervenir lors du rachat d´une entreprise ? Lors de toute cession d´une entreprise à un investisseur étranger, le vendeur doit se procurer une attestation de non-opposition (Unbedenklichkeitsbescheinigung) auprès du ministère fédéral de l´économie conformément à l´AWV (Außenwirtschaftsverordnung). C’est dans le cas général, une formalité. Mais en théorie, le ministère peut ne pas la délivrer ou la retirer sans indication de motif. C´est arrivé pour la dernière fois le 8 septembre 2016 dans l´affaire Aixtron. L’AWV date de 1961 (année de la construction du mur) et a été voté initialement pour empêcher la RDA de racheter des entreprises ouest-allemandes. Le dernier amendement date de 2017

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