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L’INDIVIDU MONDIALISE. Du local au global

dimanche 12 janvier 2020 Patrick LALLEMANT

L’individu mondialisé, du local au global

Ce texte a été écrit à la suite d’une conférence donnée par l’auteur à l’ESSCA-Lyon Confluence (15 janvier 2020)

Comment ne pas évoquer cette oeuvre de jeunesse d’Albert Camus : l’envers et l’endroit (1) ? « Je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil ». L’Envers est synonyme d’angoisse face à l’étrangeté et au silence du monde, l’absence apparente de prise sur ce monde, l’Endroit symbolise la beauté, l’acceptation de ce monde incompréhensible.

Suivons Edgar Morin (2). Nous sommes à la fois mondialisés (certains sont mondiaux) et démondialisés (certains cloués dans leur localité). Il faut penser le contexte et le complexe (qui nous lie). « Le présent engage une bataille qui utilise l’incertitude ». Ainsi les hommes connaissent aujourd’hui une communauté de destins (par exemple Tchernobyl...). Cette communauté de destins est certes le meilleur de la mondialisation mais aussi le pire, car il n’existe pas de société-monde (sauf à titre d’embryon). La mondialisation contemporaine a permis d’un côté le développement de certaines régions, mais d’un autre côté a fait exploser les inégalités et détruit la biosphère. L’auteur, à la suite de la crise des subprimes, évoque la pieuvre de la spéculation financière, mais aussi le risque de retour des barbaries. « Tout ce qui a constitué le visage lumineux de la civilisation occidentale présente aujourd’hui un envers de plus en plus sombre ».

La mondialisation et les nouvelles technologies de l’information et de la communication ouvrent de façon formidable nos choix, mais aussi nos angoisses en rendant très complexe l’équilibre individuel. Zygmunt Bauman (3) s’est rendu célèbre avec le concept de modernité liquide. La mobilité est au premier rang des valeurs désirables. La liberté de circulation par exemple est un nouveau facteur de stratification. Dés les années 80, Ulrich Beck (4) nous avait prévenu : la société de classes d’hier a été remplacée par une société du risque, beaucoup plus individualisée. L’envers de la mondialisation, c’est entre autres, son coût humain. Nouvelles formes sociétales, nouvelles formes de contestation (gilets jaunes, Greta Thunberg, Extinction rebellion, désobéissance civile....).

On a donc une impression de désordre sur le plan global mais aussi individuel. Car dans cette mondialisation non régulée, ce sont d’abord les valeurs individuelles qui sont valorisées et « bankable ». Mobilité, liberté, agilité sont convoquées quotidiennement au nom de la compétitivité. Pire encore, selon Barbara Stiegler (5), elles deviennent un nouvel impératif politique fait de nouvelles injonctions. On retrouvera la lourdeur de ces commandements, que l’on se place au niveau microsocial (quête de reconnaissance, société de l’image, bougisme...) ou macrosocial (fractures territoriales et environnementales). On ne discutera pas ici la permanence d’une société de classes (ex : Louis Chauvel, 6) mais on insistera sur les nouveaux facteurs de stratification.
Quelle identité pour l’individu sommé de se construire par lui même et d’être résilient en cas d’échec ? En ce début du XXIème siècle, dans le contexte du brillant communicatif, des influencers, des selfies, des fake news, Bruno Patino (7) instruit les dangers qui se cachent dans une société de communication, ce qu’il appelle « la civilisation du poisson rouge ». Il dissèque les conséquences cérébrales du numérique, notamment chez les plus jeunes pour nous informer de maladies graves (la nomophobie etc...). Le poisson rouge est décidément à la mode ! Hesna Cailliau (8) dans « le paradoxe du poisson rouge » convoque la carpe Koï vénérée par les chinois. Elle posséderait pas moins de huit vertus favorables à la vie moderne...

Rappelons que l’individualisme, est l’une des grandes conquêtes de la civilisation occidentale. Mais il s’accompagne aujourd’hui de plus en plus de phénomènes d’atomisation, de solitude, d’égocentrisme, de dégradation des solidarités. L’individualisme, c’est plus de singularité, de valorisation de la vie privée et d’intensité des rapports à soi. L’endroit, c’est plus de droits individuels, plus de capacité créative, l’envers plus de risques de repli et d’abandon de la grande chose publique (« cultiver son jardin »).

La Modernité, issue de la Philosophie des Lumières, a créé trois mythes : celui de la maîtrise de l’univers, celui du progrès et du bonheur.... par la mondialisation libérale et capitaliste ! Cette dynamique est impulsée par les poussées de la rationalisation qui trouve des alliés sans concessions. Le calcul, la technique et l’industrie favorisent les innovations mais font aussi exploser la puissance de destruction. La science est aussi celle de la menace atomique, du risque des manipulations génétiques, voire d’un nouveau contrôle social plus ou moins insidieux avec les outils de l’intelligence artificielle. La rationalité simplement économique et technique, la segmentation du savoir, nient l’humain, l’animal, la biosphère... en conduisant à la déshumanité. Si la technique a libéré l’homme d’énormes dépenses énergétiques pour les confier aux machines, elle a dans le même temps asservi la société à la logique et aux processus de ces machines. L’industrie dite de masse, qui satisfait les besoins d’un grand nombre de personnes, est à l’origine des pollutions, des dégradations qui menacent notre biosphère. L’automobile est une illustration parfaite de la modernité et de la mobilité humaine.

Dans la mondialisation contemporaine et le progrès technique, ou dit autrement dans ce mouvement corrélatif d’individualisation, il y a donc un envers et un endroit, le meilleur et le pire, des risques majeurs, un désenchantement et la nécessité d’un ré-enchantement. L’individu, « ego », qui construit son identité avec des institutions beaucoup plus lâches, doit faire face à un carambolage de significations. Il fait un bricolage baroque (Adam Smith parlait déjà de dualité de l’être humain) d’influences contradictoires qui combinent contraintes extérieures et esprit intérieur. Faire de sa vie une oeuvre d’art, devient une injonction de masse (devoir de bonheur et devoir de réussite), d’autant plus dans une société de l’image et de l’instantané. Paradoxe du temps cours disponible et du temps long nécessaire pour construire une oeuvre... Il faut faire voir et donner à penser. Bienvenue dans ce que, de nombreux auteurs appellent la postmodernité (J.F Lyotard (9), Ulrich Beck, Athony Giddens) : un homme de verre libéré de l’aliénation par la société extérieure mais balloté par son intériorité.

Le mythe du progrès, qui voulait que demain soit meilleur qu’aujourd’hui, s’est effondré en tant que mythe. Les 30 Glorieuses associées à un humanisme basé sur la raison sont définitivement terminées. L’incertitude remplace les certitudes... La prépondérance de la raison héritée des Lumières, raison venant elle-même des Grecs, est aujourd’hui plus que questionnée. Elle oubliait le contenu humain des mythes et des religions. Elle imposait l’idée d’un univers totalement intelligible, d’une marche irrépressible vers le bonheur grâce au Progrès et aux progrès. Jean Fourastié (10), illustre dans une période de forte croissance, cette marche optimiste vers le Progrès. La période postmoderne quant à elle, démontre à l’envie, que la rationalisation uniquement fondée sur le calcul et se réduisant à l’économique, ignore la vie, les sentiments. Les nouvelles contraintes commencent à faire nécessité...

L’homme est un être de raison mais aussi d’émotion. La rationalisation produit du désenchantement et de l’anomie au sens de Durkheim. On n’en fini pas aujourd’hui d’évoquer « les fins » : fin des grands récits et des absolus laïcisés (science, raison, prolétariat...), de la soumission au devoir ou à la Morale. Côté endroit, on est passé à l’électivité, côté envers l’excès de raison a produit de la déraison, un voyage en « ego trip ». Quelques instants choisis révèlent un psychisme et une identité divisée de l’homme (post)moderne (les 2 faces du monstre de Janus). La réflexivité produit des moments de doute légitimes, pire parfois une fatigue d’être soi. « Je suis bouleversé » : grippe aviaire, tremblement de terre à Islamabad, Seveso et dioxine, Amoco Cadix et Erika, couche d’ozone, OPA agressives, détournement du Pascal Paoli, violences urbaines, sang contaminé, virus informatique ! « Les trajets de tous les jours sont les dangers de tous les jours... »

Mais côté endroit, cet être de verre connait aussi des moments de jubilation. Être soi, c’est multiplier les coachs dans tous les domaines (sportif, flirt, construction de sa vie d’adulte….). C’est une société du développement personnel, qui se met en place dans toutes les dimensions de la vie. « C’est trop » comme disent nos enfants…. Après "la société du vide de Lipovetsky (11), la vie est devenue hyperbolique (= figure de style qui exagère). Tout est hyper : hyperliberté, hyperanxiété, hyperprojets et hypervoyages... avec forte utilisation des superlatifs. Derrière ces hyperboles se cachent des questions profondes de sens. Qui suis-je ? Quel projet sociétal etc...

L’individu mondialisé doit donc faire face à l’ambivalence, hors de toute zone de confort. Plus de libertés mais aussi de « nouvelles tyrannies » : de l’intimité, de la représentation de soi (cf reality shows), injonctions de l’image où à la performance etc... La mondialisation capitaliste fonctionne sur les mythes de la richesse universelle et individuelle, de la communication sans frontières, de la démocratie universelle... Mais la vraie question de la postmodernité chaotique est la suivante : qu’est-ce qui nous tient ensemble ? Quel est le vivre ensemble ? Même le retour du religieux dans le champ politique n’est pas synonyme du retour des identités religieuses selon Georges Com (12).

Les autorités politiques, intellectuelles sont tournées en dérision, les « cosmopolites sont indifférents ». Que se passe-t-il au delà du périphérique ? Les règles du jeu sont établies par les mondiaux. Les individus sont atomisés dans un espace mondial. L’Europe sans rêves et sans visages (avec son esthétique postmoderne des billets euros) n’est pas là pour nous rassurer ! Il y a perte des référents ou plutôt multiplicité des référents. L’individu est partagé entre des tensions mais dont la résolution ne passe plus par les grands récits ou les personnages majuscules. Le flou est déjà grand sur la notion de postmodernité ! Pour autant, on trouvera un certain consensus sur la fin des métarécits de la modernité (émancipation, fin aliénation), un affaiblissement de l’idée de raison et une crise du sujet qui n’a plus de récit, une absence de vision unique du monde. Pour Jean-François Lyotard, la postmodernité c’est d’abord l’incrédulité vis à vis des métarécits.

On l’a compris. L’individu est un être en tension, il souffre d’un problème de récit, dont personne ne souhaite une reconstitution idéologique. Le lien social est refondé par l’électivité. Si la pente naturelle du monde capitaliste tend à l’exclusion, l’individu accompli, est celui qui est relié, sinon rien... Il faut donc fonder un nouvel humanisme. Oui mais lequel... ? De nombreux auteurs trouvent des éléments de recomposition dans le maelstrom actuel. Mais ces traits feront-ils système ? Permettront-ils de créer une société apaisée, plus inclusive, en revigorant une démocratie malade avec un nouveau projet, sans tomber dans les travers idéologiques dangereux ?

La Morale est un monde qui n’existe plus, en raison la fragmentation qui a produit des éthiques spécifiques. Le moment postmoderne, c’est d’abord la recherche de l’harmonie des contraires. Si l’on suit Michel Maffesoli (13), l’individu qui a rompu ses chaînes, tente avec son imaginaire et le frivole, un nouveau bricolage (ce qu’il appelle l’esthétisation). Les Lumières sont dépassées, il faut concevoir une raison métissée par l’affectivité, une rationalisation ouverte et complexe, sensible aux contradictions et incertitudes. Hier les Institutions « faisaient leur boulot », pour maitriser la nature et ses lois, et surtout donner des cadres. Cette philosophie a conduit à des logiques de prédation et à une vision exogène des ressources. La Nature ? Un réservoir dans lequel on se sert... ! Aujourd’hui, on commence à comprendre que nous faisons partie du même écosystème.

On peut remarquer un certain processus de ré-enchantement, à partir des affinités électives, qui s’opère par de nouvelles solidarités visibles et invisibles. Elles permettent de dépasser en partie les discours convenus sur le désordre généralisé....

Les seniors - la génération pivot - jouent un rôle majeur dans la reliance. Les relations sont étroites entre parents et enfants, en terme de visites, d’aides diverses et dons, quelques soient les milieux sociaux. 42 % des adultes voient leurs parents au moins une fois par semaine. Seuls 26 % disent ne les voir que quelques fois par mois, 25 % descendent à quelques visites par an seulement.

Déjà en 1988, Michel Maffesoli dans « Le temps des tribus », évoquait la permanence ou la constitution de petites communautés. Le terme tribu qui valorise les petits groupes, des rassemblements souvent éphémères, fut longuement discuté. Citons les réseaux notamment sociaux, les associations caritatives, les petites communautés se souciant des territoires, le repas des voisins, l’esprit maison, les motards, etc... Selon M. Maffesoli, une autre vision du monde se substitue aux anciennes idéologies et morales. Une éthique de l’esthétique (notion de style et relations affectives), un hédonisme du quotidien qui s’appliquent à réduire la fracture trop forte entre la raison et l’imaginaire, établie par la modernité. L’auteur parle d’ hyperrationalité, un nouveau mode de connaissance, un syncrétisme intégrant tous les paramètres, que l’on considère souvent comme secondaires (le frivole, l’émotion, l’apparence…). Il faudra lire la sociologie des médias qui s’intéresse de plus en plus à la séries-mania. Pour le moins, elles fournissent des formes de sociabilité et d’échange, une logique de distinction (identification et fans clubs) et de la ritualité.

Bernard Lahire (spécialiste de la sociologie des individus) (14) apporte une thèse qui relativise ce mouvement d’individuation. L’individu est comme une feuille de papier froissée qui représente le social. La réflexivité - ce fameux regard distancié de l’individu sur lui même - se fait à partir des expériences vécues. Les émotions ont aussi une dimension sociale (honte, timidité/effet de légitimité) Derrière le naturel se cache en partie (Pierre Bourdieu dirait en totalité) le social mais avec des dissonances...

Evoquons enfin la thèse du paléontologue Pascal Picq (15), qui présente avec une approche longue, trois conceptions du monde et une analyse particulièrement stimulante sur l’innovation. La première conception est fixiste (celle des pré-modernes) qui privilégie le poids des transmissions. La deuxième est transformiste (celles des modernes) : l’homme et ses actions orientent le mouvement de l’histoire. La troisième est évolutionniste : le monde change par l’interaction complexe entre sous ses acteurs (hommes, animaux, machines…). Nous co-évoluons avec tous les autres organismes vivants. Face à la crise climatique et à l’effondrement de la biodiversité, nous sommes actuellement dans une énorme phase évolutive.

Il faut s’adapter, sans penser que l’homme est au dessus de la nature, et sans croire que la recherche de l’équilibre de marché (qui négligerait les dynamiques évolutives) est la solution...

P.L

Notes et sources

1. Albert Camus. L’envers et l’endroit. Réunion de plusieurs essais écrits en 1935/36
2. Edgar Morin
- Vers l’abîme ? Carnets de l’Herne. L’Herne, 2007
- Une mondialisation plurielle. Le Monde du 25 mars 2002
https://www.lemonde.fr/international/article/2002/03/25/une-mondialisation-plurielle-par-edgar-morin_268155_3210.html
3. Zigmunt Bauman. La vie liquide. Hachette Pluriel, 2013
4. Ulrich Beck. La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité. Champs essais. Flammarion 2008
5. Barbara Spiegler. « Il faut s’adapter ! » Un nouvel impératif politique. NRF Essais. Gallimard, 2019
6. Louis Chauvel. Le retour des classes sociales ? OFCE, 2001
https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/revue/9-79.pdf
7. Bruno Patino. La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention. Grasset, 2019
8. Hesna Cailliau. Le paradoxe du poisson rouge. Une voie chinoise pour réussir. St Simon éditions, 2015
La carpe Koï possède 8 vertus qui lui permettent d’avoir la bonne attitude pour faire face à la vie : ne se fixer à aucun port, ne viser aucun but, vivre dans l’instant présent, ignorer la ligne droite, se mouvoir avec aisance dans l’incertitude, vivre en réseau, rester calme et serein, remonter à la source
9. Jean-François Lyotard. La condition postmoderne. Rapport sur le savoir. Ed. Minuit, 2018
10. Jean Fourastié
- Les 30 Glorieuses. Ou la révolution invisible de 1946 à 1975. Hachette Pluriel, 2011
- Machinisme et bien-être. Les éditions de Minuit, 1962
11. Gilles Lipovetsky
- L’ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain. Gallimard, 2007
- Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d’hyper consommation. Folio essais. Gallimard, 2009
12. Georges Corm. La question religieuse au XXIe siècle. Géopolitique et crise de la modernité. La Découverte, 2015
13. Michel Maffesoli
- Le temps des tribus. Le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes. 1er édition, 1988
- L’ordre des choses. Penser la postmodernité. CNRS, 2014
- Être postmoderne. Editions du Cerf, 2018
14. Bernard Lahire. Dans les plis singulier du social. Individus, institutions, socialisations. La Découverte, 2019
15. Pascal Picq
- L’I.A et les chimpanzés du futur. pour une anthropologie des intelligences. O. Jacob, 2019.
- Il est l’heure de bâtir un nouvel humanisme
http://www.pascalpicq.fr/index.php/2016/10/14/il-est-lheure-de-batir-un-nouvel-humanisme/

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Mots-clés

mondialisation
compétitivité

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