GEOPOWEB

LA LITTERATURE FAIT-ELLE DE LA GEOPOLITIQUE ?

lundi 23 octobre 2017 Isabelle Lasfargue

La littérature fait elle de la géopolitique ?

La littérature n’ayant pas d’objet propre, elle peut parler de tout. Pourquoi pas de géopolitique ? Mais parler n’est pas faire. L’écrivain, a priori, n’a pas pour ambition de rivaliser avec le savant à qui il laisse le territoire de la rationalité pour privilégier celui de l’émotion ou de la beauté. L’autonomie du champ littéraire, revendiquée par Baudelaire et Flaubert au milieu du XIXe siècle, pourrait même faire croire que le slogan parnassien de l’art pour l’art dédouanerait l’écrivain de toute incursion dans le champ politique. Pourtant, on connaît le mot de Balzac qui prétendait rivaliser avec l’historien, voire assumer le rôle de « secrétaire de l’état civil » [1].
Si la géopolitique a pour objectif d’analyser les rivalités de pouvoir sur des territoires, sur un enjeu pas nécessairement économique, mais aussi sacré ou symbolique, la littérature, parce qu’elle parle des hommes, les montre pris dans le théâtre d’enjeux qui les dépassent mais auxquels ils doivent faire face. Autrement dit si on ne meurt pas que pour du pétrole, chaque fois que des personnages de fiction se trouvent confrontés à des conflits ou des problématiques internationaux, un écrivain est susceptible de donner un éclairage géopolitique au fil de son récit ou de sa pièce. Certes, on doit bien sûr évacuer l’idée qu’une œuvre littéraire dans son ensemble serait une étude géopolitique. Si la littérature fait de la géopolitique, elle le fait indirectement et même comme en passant.
Il s’agit alors de savoir si le regard « géopolitique » des écrivains est pertinent, mais aussi s’il a une spécificité irremplaçable. Cet article n’a pas pour ambition de traiter de façon exhaustive cette question. Mais, à travers quelques exemples littéraires signifiants, quelques moments dans une œuvre littéraire, on peut tenter d’ouvrir, modestement, quelques perspectives : la mythologie des peuples, les peuples et la guerre, les peuples et les frontières.

Mythologie des peuples : la France et l’Italie dans La Chartreuse de Parme (1841)

L’ouverture de La Chartreuse de Parme nous transporte au moment de l’arrivée du général Bonaparte à Milan le 15 mai 1796. Avec la fougue de sa plume et son admiration pour Napoléon qu’il décrit comme un nouveau César ou un nouvel Alexandre, Stendhal offre à son lecteur un état des lieux des relations géopolitiques complexes qui caractérisent le nord de l’Italie en cette fin de XVIIIe siècle. Mais cet état des lieux n’a rien d’une rigueur historique. Il préfère déceler dans les mœurs, dans les faits de culture et de traditions, de façon enlevée et avec une ironie très plaisante, les enjeux de cette arrivée de Milan des troupes napoléoniennes.
Stendhal met tout en œuvre pour faire de cette arrivée de Napoléon à Milan une arrivée triomphale. La « jeune armée » est présentée comme une troupe de jeunes conquérants qui sont le négatif exact de ce que les Italiens attendaient. Loin d’être « un ramassis de brigands, habitués à fuir devant Sa majesté Impériale », donc des malhonnêtes et des lâches, ils deviennent, sous la plume de Stendhal, d’honorables soldats, « miracles de bravoure et de génie qui vont réveiller « un peuple endormi ». Qu’est ce qui est en jeu dans ce portrait antinomique ? L’image de l’autre, du voisin telle qu’elle est véhiculée par des siècles de traditions culturelles et politiques. Dans cette construction, Stendhal ne manque pas de souligner le rôle de la propagande gouvernementale. Ainsi il laisse entendre que ce sont les occupants autrichiens, les troupes de « sa majesté impériale », qui ont véhiculé cette image négative des Français auprès des Italiens : « c’était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale. » Stendhal prend ici le contrepied d’une idée qui veut que le peuple conquérant se conduit habituellement en brute dévastatrice et que le peuple conquis voit cette arrivée comme un immense malheur.
Pour cela le romancier s’ingénie à faire de cette entrée une renaissance, au moyen d’une ouverture à la tonalité palingénésique, qui repose à la fois sur l’idée de résurrection, de retour éternel et d’élévation du laid vers le beau. Il rapproche alors l’arrivée des Français de celle des Lombards républicains au Moyen âge qui « avaient fait preuve d’une bravoure égale à celle des Français ». Les troupes de Napoléon sont donc, pour le nord de l’Italie, de nouveaux Lombards qui viennent imprimer un renouveau et un dynamisme au peuple conquis : « on était plongé dans une nuit profonde par la continuation de despotisme jaloux de Charles-Quint et de Philippe II ; on renversa leurs statues et tout à coup l’on se retrouva inondé de lumière ». Stendhal suggère alors que les Italiens, cinquante ans après la France de Voltaire, accédaient aux Lumières en se défaisant du poids d’une église obscurantiste et de celui d’un régime autrichien populiste et infantilisant.
On peut certes reprocher ici à Stendhal un réel manque d’objectivité historique. Car, oui, les Français ont vaincu les Autrichiens, mais, non, les « libérateurs français » ont été loin de recevoir en Lombardie, en 1796, un accueil aussi enthousiaste que celui que le romancier éprouve l’ardent besoin de décrire à ses lecteurs. Pourtant à partir de ce travestissement et de ce parallèle entre Français et Lombards par delà les siècles, à partir de ce motif du renouveau, ce qui transparait dans l’analyse stendhalienne de cet épisode historique est intéressant à deux niveaux. D’abord le romancier se mêle de géopolitique en posant un regard amusé, mais néanmoins vif et sarcastique sur cette période. Ensuite il est lui même le reflet de ces stéréotypes culturels par delà les frontières. Mais, parce qu’il est écrivain et non historien ou géopoliticien, ce qui qui importe ici, c’est l’amour de l’écrivain pour son sujet. Quand Balzac lui reprochait ce chapitre inaugural de La Chartreuse de Parme, qu’il trouvait inutile, digressif avant l’heure et qu’il lui conseillait de couper, Stendhal répondait « Je parlais de choses que j’adore » ou encore « J’étais amoureux de ce temps là ». Il revendiquait ainsi un bonheur d’écriture qui ne s’embarrasse pas de la validité ou de la légitimité de l’analyse géopolitique présente dans le texte. En faisant de l’armée française un facteur revigorant sur un peuple italien endormi, Stendhal renverse en fait les données biographiques : c’est lui que Milan a transformé quand il y avait séjourné.
Ce chapitre est donc une façon de revivre sa propre arrivée à Milan bien des années plus tôt. Mais ce faisant, par une espèce de géopolitique du cœur, Stendhal contribue à la constitution du mythe politique napoléonien.

Les peuples et la guerre : le pacifisme nihiliste de Voyage au bout de la nuit (1932)

Quand Bardamu, le protagoniste-narrateur de Voyage au bout de la nuit de Céline, se retrouve au beau milieu du champ de bataille qui oppose Français et Allemands en 1914, il propose une analyse qui semble condamner toute explication géopolitique du conflit en soulignant la gémellité des deux peuples par delà les frontières : « Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne leur avais rien fait aux Allemands. j’avais même été à l’école chez eux, étant petit, aux environs de Hanovre. on allait toucher ensemble les filles après l’école dans les bois d’alentour, et on tirait aussi à l’arbalète et au pistolet qu’on achetait même quatre marks. » Céline semble dire, à travers le bilan autobiographique de son personnage, que le petit Français est soluble dans le mode de vie du petit Allemand. De part et d’autre du Rhin, le même est plus massif que l’autre ; alors pourquoi la guerre ? C’est ce que conclut Bardamu : « La guerre en somme c’était tout ce qu’on ne comprenait pas. Ça ne pouvait pas continuer. » Le pacifisme cinglant de Céline annule toute légitimation à la guerre qui n’est qu’« une immense, universelle moquerie » ou encore « une croisade apocalyptique. » L’art célinien de la formule fait mouche pour abolir toute justification géopolitique à la guerre de 14-18. Celle-ci est vidée de toute substance idéologique ou morale, et même économique, pour être ramenée à l’absurdité de sa violence destructrice.
Ainsi, si le discours et la réflexion pacifistes relèvent de la géopolitique, ce passage du roman célinien « fait », à sa manière très caustique, de la géopolitique des relations franco allemandes en rappelant la vacuité et le leurre de la frontière.

Les peuples et les frontières : le migrant et l’homme dans Eldorado (2006)

La question de la frontière est également au cœur de la problématique contemporaine des migrants. Le roman de Laurent Gaudé, Eldorado, transporte le lecteur au cœur de la tragédie des migrants qui, pour fuir leur misère et rejoindre « l’Eldorado », risquent leur vie sur des bateaux de fortune. La narration se concentre sur le commandant Piracci qui sillonne la mer, depuis le port de Catane en Sicile, pour recueillir les naufragés clandestins. Le personnage, chargé de la surveillance des côtes sur un navire militaire, est le témoin sensible et humain de la détresse de ces hommes et ces femmes qui sont contraints d’affronter la mer et le déracinement dans l’espoir d’une vie meilleure : « Les Albanais avaient fait place aux Kurdes, aux Africains, aux Afghans. Le nombre des clandestins n’avait cessé d’augmenter. » constate, amer, le commandant, se remémorant « les mêmes nuits passées à l’écoute des vagues, traversées, parfois, par les cris d’un désespéré qui hurle vers le ciel au fond de sa barque. » Ce que le roman questionne alors c’est le conflit entre notre humanité et notre citoyenneté, c’est la pertinence de la frontière face à la misère du monde. Or, loin d’être un roman au cosmopolitisme béat, Eldorado interpelle par la justesse de son regard humaniste sur une réalité qui, en 2017, est encore plus prégnante qu’en 2006, puisque le flot des migrants n’a cessé d’être plus massif encore. « Au fond, ces histoires d’émigration et de frontières n’étaient rien. Ce n’était pas cela qui lui faisait quitter le port pour aller piocher dans la nuit la plus noire. A cet instant précis, il n’y avait plus de bâtiment de la marine militaire et de mission d’interception. Il n’y avait plus d’Italie ou de Lybie. Il y avait un bateau qui en cherchait un autre. Des hommes partaient sauver d’autres hommes, par une sorte de fraternité sourde. »
Ainsi, à travers la réaction humaniste de son personnage, le romancier met en lumière, de façon à la fois simple, percutante et émouvante, le défi de la frontière et de la migration dans le monde contemporain.

Bien d’autres exemples pourraient nourrir notre questionnement. Mais ces trois romans suffisent, nous semble-t-il, à proposer des éléments de réponse. Les écrivains, en imaginant des situations où des hommes doivent répondre aux défis de leur temps, posent des questions qui relèvent de la géopolitique : la guerre, la frontière, l’identité culturelle et religieuse, les crises économiques touchent de plein fouet les personnages de roman ou de théâtre. En inventant leurs réactions, l’écrivain intervient dans le champ géopolitique, en donnant forme à certains traits pertinents de tel ou tel questionnement. Or, c’est cette capacité de concrétiser, de donner chair à un problème qui fait la spécificité de l’analyse littéraire. Ce qu’on perd en objectivité et en exhaustivité, on le gagne en authenticité et en émotion. Voilà un gain non négligeable, une raison supplémentaire, si besoin est, de lire ou de relire ces œuvres.

Isabelle Lasfargue, Professeur Agrégé de grammaire, enseigne la culture générale en ECS au lycée du Parc. Lyon, le 23 octobre 2017

pdf

Notes

[1Balzac, Avant propos à la comédie humaine, 1840

Répondre à cet article