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De la COMPETITION ECONOMIQUE à la GUERRE FROIDE TECHNOLOGIQUE

PARADIS FISCAUX. « Il faut changer la façon dont on impose les profits des sociétés multinationales ». G. Zucman

Le traité d’Aix-la-Chapelle

ACTUALITES SUR L’OR NOIR. Par Francis PERRIN

TRUMP REINVENTE LA SOUVERAINETE LIMITEE. Par Pascal Boniface

Une mondialisation d’Etats-Nations en tension

« UNE QUADRATURE STRATEGIQUE » AU SECOURS DES SOUVERAINETES NATIONALES

LES THEORIES DES RELATIONS INTERNATIONALES AUJOURD’HUI. Par D. Battistella

Guillaume Duval et Henrik Uterwedde, « Traité de l’Elysée 2.0 : Les clés d’une nouvelle étape de l’intégration européenne ? » (6 février 2018)

MONDIALISATION HEUREUSE, FROIDE et JEU DE MASQUES...

RESISTANCE DES ETATS, TRANSLATION DE LA PUISSANCE

Libéraux contre libéraux

Ami - Ennemi : Une dialectique franco-allemande ?

Pierre Emmanuel Thomann : Peut-on penser les finalités européennes sans la Russie ?

PUISSANCES MOYENNES d’hier et d’aujourd’hui entre impuissance et émergence (B. Badie, professeur des Universités, Sc Po Paris)

DE LA DIT A LA DIPP : LA FRAGMENTATION DE LA...

Conférence de Pierre-Emmanuel Thomann : La rivalité géopolitique franco-allemande (24 janvier 2017)

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Conférence de Bertrand Badie - L’énigme des émergents : la Chine rivale ou interdépendante des Etats-Unis ? (21 février 2013)

L’EUROPE FACE AUX DEFIS DE LA MONDIALISATION (Conférence B. Badie)

samedi 11 mai 2019 Bertrand Badie

L’Europe face aux défis de la Mondialisation
Jeudi 7 mars 2019

Conférence de Bertrand Badie, professeur des Universités à l’Institut d’études politiques de Paris et enseignant-chercheur au CERI


Présentation

Monsieur Badie tout au long de ses projets, rentre dans de grands sujets. « Le territoire c’est fini », « Fin de la bipolarité », « l’impuissance de la puissance ». Il y a aussi tout un vocabulaire qui lui est spécifique. « La puissance n’est plus ce qu’elle était ». Pourtant Bertrand Badie n’aime pas certains termes : géopolitique, austérité, chaos mondial … « Le chaos c’est la formule que l’on emploie quand on ne comprend pas et quand on ne comprend pas, c’est qu’on ne veut pas comprendre... ». B. Badie parle d’un monde apolaire et non chaotique. L’approche de Bertrand Badie s’inscrit dans la logique d’Emile Durkheim.
Monsieur Badie va nous parler de l’Europe face aux défis de la mondialisation. C’est un peu la question clé de notre avenir immédiat car si l’on regarde l’actualité, le fil des évènements c’est bien une prise en tenaille d’une Europe de l’impensée et donc d’une Europe en crise profonde, tellement profonde qu’on l’explicite à peine. L’après-guerre c’était l’euphorie, aujourd’hui un conglomérat informe d’impensés : sur les frontières, la puissance, le social, la géopolitique...

Introduction

Les Sciences Sociales ne sont pas encore parvenues à définir la mondialisation (pas de définition consensuelle). On vit sous la dépendance d’un phénomène que l’on ne maitrise même pas. La séquence historique qui s’écrit aujourd’hui est structurée par la peur. Si la peur est de façon récurrente un facteur de l’histoire, c’est l’Europe qui est aujourd’hui concernée. L’Europe est habitée par la peur de la mondialisation... Ce qui fait la force et la faiblesse de l’Europe : elle n’est pas en déclin, elle a des points forts mais elle est en situation délicate car elle ne veut pas les voir

1. L’Europe face à la mondialisation

La mondialisation dans le rêve américain et leur culture, c’est l’accomplissement de leur mission providentielle, celle d’un « monde américain » ; structurer et organiser, civiliser le monde. Il y avait un mariage naturel entre les États-Unis et la mondialisation : un couple fort pendant des décennies. Mais désormais l’élection de D. Trump a tout remis en cause. La superpuissance U.S est devenue première force contestataire de la mondialisation. Pour le Sud (Chine et Afrique par exemple), exclu de l’ancien système international, il y a une situation naturelle de symbiose avec la mondialisation car elle vient les émanciper de la situation de citoyens passifs. Mais l’Europe c’est différent : naturellement c’est un espace de résistance à la mondialisation.
L’Europe fut pourtant l’inventrice du premier système international, entre États. Dans toute l’histoire politique, c’est quelque chose de structurant et de bouleversant qui conduit à l’invention du premier système international. Avant Les États westphaliens, on avait des systèmes impériaux, féodaux. La crise profonde du modèle légué par l’Europe du Moyen Âge sanctionnait un triple échec  : échec du système féodal, impérial et pontifical alors que commençait à décliner la théocratie pontificale. Ce fut la fin d’un triple système, et l’invention empirique (pas pensée) autour des nouveaux entrepreneurs politiques (légistes, romanistes...).

Une véritable invention que le plus grand des philosophes politiques, Hobbes, n’a fait que théoriser. Une transformation du politique qui venait sanctionner quelque chose d’inédit. Désormais le politique sera structuré territorialement, en se construisant à partir de la juxtaposition d’unités territoriales souveraines. Le politique est pensé à partir de la souveraineté et de la territorialisation. Comment organiser alors les rapports entre des unités politiques territoriales souveraines ? S’il y a une simple juxtaposition, personne ne peut régler les différends entre ces unités politiques, puisque les souverains des Etats n’ont à obéir à aucun ordre. « Le souverain n’a de compte à rendre à personne » (Hobbes). Ce qui veut dire que ces unités territoriales sont en situation de juxtaposition et donc de compétition et de concurrence, mais sans rien pour régler cette concurrence. Dès lors, l’invention des relations internationales devient la première formule qui permet d’organiser la cohabitation entre Etats souverains.
Selon Hobbes, dès lors que les souverains sont en libre et souveraine compétition et n’obéissent à personne, seule la GUERRE peut régler leurs différends. Dans la politique européenne moderne, la guerre devient le concept clé des relations internationales, seule façon de faire marcher le tout. La puissance devient la clé de ce nouvel édifice. La science de la puissance conduirait ainsi à des guerres incessantes. L’équilibre des puissances (balance of powers) permet seul de limiter l’inflation guerrière. Le risque de guerre serait ainsi ramené à son minimum, car le risque de faire la guerre l’emporte beaucoup sur l’appât du gain.

A partir des Traités de 1648, une paix de Westphalie est possible. C’est la première fois depuis Adam et Ève qu’existe un système international. Tout le monde est appelé à participer à ce système avec comme conviction que ce monde soit hiérarchisé. Ceux qui se situent hors de cette zone européenne sont en retard. L’Europe invente un système à son image et le veut universel mais cette extension ne se fera pas d’une façon égalitaire. L’Europe l’a pensé avec une double clé : d’abord la raison qui calcule, qui n’est pas fondée en religion ni en tradition. Donc une approche universelle, qui peut s’étendre à l’ensemble de la planète malgré les différences. La seconde clé est la conviction que ce monde est hiérarchique, que les Européens ont inventé un système international appelé à s’universaliser. Ceux qui se situent hors de la configuration sont en situation de retard et donc appelés à intégrer le système international de manière très lente. C’est l’exemple de la Chine, qui aurait pour vocation de rester en position secondaire, l’Afrique qui reste dominée et colonisée…

L’Europe invente un modèle à son image et prétend qu’il est universel ; mais il n’est pas question que l’universalisation se fasse sur une base égalitaire. C’est la grande aventure de la domination européenne qui commence. Pourtant deux malaises font surface, un malaise interne et un malaise externe. Comment la mondialisation va-t-elle se substituer à ce système que nous avons inventé (malaise interne) et si un système monde se met en place, allons nous perdre notre domination (externe) ? Cette espèce de peur que nous avons de la mondialisation repose donc en partie sur l’idée qu’il va y avoir une perte de nos avantages.

Ce système a fait la force, la structuration, l’ascendant de l’Europe dans l’histoire du monde mais a eu un défaut majeur : il banalise la guerre. Ce n’est pas grave au départ, car elle ne touchait guère les populations qu’à travers des maladies et concernait directement une minorité de combattants, en particulier les nobles. Mais la Révolution Française et ses suites amenèrent un changement de signification de la guerre, faisant des conflits que les peuples mènent pour leur libération, un moment qui n’a rien à voir avec les compétitions de puissance. Levant en masse des peuples pour se libérer des chaînes, la guerre devient la levée en masse et implique les sociétés. Les guerres napoléoniennes étatiques deviennent internationales et diffusent le nouveau modèle. Le nationalisme allemand nait de la défaite de la Prusse en 1806. Les violences ne vont dès lors cesser de monter, d’où ce qui se passe en 1945. 1918/1945 deux dates antagoniques. 1918 constitue l’accomplissement du modèle guerrier : on allait jusqu’au bout de l’humiliation (l’Allemagne n’est pas invitée à la table des négociations). D’où le revanchisme ultra-nationaliste qui a amené le nazisme. C’est la montée de l’intolérance, contexte des années 30, Clémenceau est le père de cette crise énorme. On voit à quel point le modèle westphalien banalise la destruction progressive.

En 1945, il ne s’agissait pas de bannir l’Allemagne. On part de la double idée que l’on a besoin de mettre un terme à ces guerres. L’on se rend compte aussi qu’il nous fallait du charbon allemand pour permettre la reconstruction de l’Europe (ce qui donnera naissance plus tard à la CECA). On va reconstruire l’Europe sur la base de la réconciliation (différent de concurrence). On ne va pas abolir les souverainetés, mais on va recomposer celles-ci, autrement dit répartir, pour jouer de l’association. Le plan de R. Schuman est lancé le 9 mai 1950, le Traité de Rome en 1957. Cette démarche associative a été une double chance pour l’Europe : éviter une troisième guerre mondiale et permettre la reconstruction économique de l’Europe. Les USA avaient besoin d’une Europe reconstruite. « Une Europe divisée nous coûte trop cher ». De Gaulle (qui nous le rappelons n’est pas antieuropéen) considère que l’Europe, celle qui défend les souverainetés, doit être guidée par la France. Dans l’esprit des années 50 et 60, cette Europe ne pouvait être qu’Atlantique, à cause du contexte de la Guerre Froide. Fondamentalement le risque de cet affrontement est tel, que la solidarité atlantique doit se mettre en place.

Cette solidarité était une sorte d’instrument pour dissimuler les incapacités et les refus de se munir d’une défense de l’Europe. On se dispensait de cet effort militaire qui était la base même de cette idéologie westphalienne. L’existence d’une communauté atlantique permettait de masquer les faiblesses de l’Europe.

2. Forces et faiblesses de l’Europe

Forces

La force de frappe commerciale européenne est extrêmement importante. La somme des commerces extracommunautaires de l’Europe place celle-ci devant les USA, et donc la première. L’Europe devient donc le pivot des relations commerciales.
C’est aussi le plus ancien réseau diplomatique mondial. C’est l’Europe qui a fabriqué le droit international, concept clé de la mondialisation.
L’Europe dispose enfin d’une véritable force culturelle. Elle a structuré le monde sur le plan linguistique (anglais, français, espagnol...), des réseaux d’influences, de la connaissance.

Faiblesses

L’une des principales faiblesses de l’Europe est sa moindre capacité à être novatrice. Celle-ci, en termes de recherche est malheureusement en retard, par rapport notamment à ses concurrents commerciaux (USA, Japon ...). Cela reste préoccupant dans la mesure où la croissance se fonde sur les innovations. Dans le domaine militaire, l’Europe n’est pas à la hauteur des U.S.A qui concentrent 40 % des dépenses militaires du monde (600 Md $) alors que la France, l’Allemagne et la G.B, réunis, sont à 40 Md. Cela veut dire qu’il existe une certaine contradiction. Il y a en effet un déphasage total entre la force de frappe commerciale de l’Europe et sa force de frappe militaire. L’Europe reste dépendante des Etats-Unis dans ce domaine. Par exemple, lorsque l’Europe a voulu intervenir en ex-Yougoslavie, celle-ci a du négocier pendant 5 ans car G. Bush ne voulait pas, ou bien encore dans le cas de la question syrienne. Il y a une contradiction avec le modèle westphalien (gouverné par la compétition militaire, mais on n’en a pas les moyens). On a besoin militairement des Etats-Unis. Nous sommes aujourd’hui confrontés à 3 énormes tensions :

- il y a un certain blocage européen, d’abord à cause de l’élargissement qui crée une situation délicate dans la mesure où nous avons absorbé dans le « club européen » des pays dont les paramètres était différents des nôtres. Durkheim disait : « l’association marche fort bien lorsque les objectifs visés sont limités ». Seule l’unité permet de dépasser les défis. Or l’Europe se retrouvent confrontée à des défis globaux. La solidarité est nécessaire mais les membres de l’U.E ont des intérêts divergents.
- il y a une véritable crise démocratique de l’Europe. L’élection au Parlement européen au suffrage universel, montre que le vote s’effectue au niveau des nations alors que les décisions se prennent à Bruxelles.
- il y a enfin cette nécessité d’ouvrir le dossier de la mondialisation. L’Europe est désormais face aux autres, à un moment où la crise de la mondialisation fait que l’Europe va être en compétition avec les USA, les BRICS et le SUD en développement.

Curieux équilibre avec trois tensions majeures : blocage de l’Europe, élargissement, association (logique de l’addition, on met les choses dont on dispose en commun, marche fort bien lorsque les objectifs visés sont limités). Dès lors qu’on entre dans une division du travail complexe et que par ailleurs on prend en compte des objectifs qui sont globaux et transversaux, cela ne peut plus fonctionner et on se base sur la solidarité (considérer que seule l’unité peut permettre de résoudre les défis). Les problèmes de l’Europe aujourd’hui ne sont plus sectoriels, mais deux défis globaux : intégration sociale européenne (les sociétés doivent avoir un minimum d’unité pour que les crises à l‘intérieur de ces sociétés ne se répercutent pas sur les autres) puis installation dans la mondialisation. Avec la crise grecque, on découvre que la gestion par le profit est un échec. Jeu de charité limité et intéressé.

3. Comprendre les défis qui dérivent de cette double confrontation

Cette double confrontation a fait naître dans un premier temps ce que nous pourrions appeler « phénomène scissiparité ». La mondialisation est en train de banaliser les champs nationaux. Partout en Europe, nous assistons à un éclatement de certaines nations (question catalane, écossaise ..). Nous nous rendons compte que les nations ne sont pas dessinées pour l’éternité, qu’il va y avoir sans doute des modifications territoriales. La mondialisation enlève à la nation sa notion de pivot et de pilier central, redonne aux échelons intermédiaires une importance qu’elle n’avait pas. On ne sait répondre que par la répression.

En parallèle, se dresse un réflexe néo-nationaliste. La peur de la mondialisation est en train de créer une attitude de repli des individus qui considèrent la nation comme l’ultime recours de sécurité. Les classes moyennes du vieux monde ont été les principales victimes de cette mondialisation. La low-middle class diminue considérablement aux U.S.A. Si vous interrogez la population blanche américaine, vous avez chez les ouvriers blancs 70 % qui considèrent que la situation va se détériorer. Le taux de suicide est élevé. Certains considèrent qu’en 2045, la population blanche sera minoritaire. Chez eux, la mondialisation est perçue comme étant un ennemi à combattre : le repli sur soi leur parait comme une évidence.
Pour ancrer cette conférence au contexte actuel, 82 % de ceux qui soutiennent les Gilets Jaunes, ont peur de la mondialisation. Pour eux, ces effets négatifs ne peuvent être combattus que par un retour à la nation. Il y a cependant des conséquences à cette peur de la mondialisation : nous vivons dans une ère où la xénophobie et le racisme connaissent une croissance fulgurante, à l’image de certains partis politiques qui ont réussi à se hisser à la tête du gouvernement de leur pays respectif.

Conférence de Bertrand Badie, notes d’Amélie Wolf et Ayoub El Khaoulani. Relecture par J.L. Ferrandery, Lyon, mai 2019




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Mots-clés

mondialisation
Europe

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