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Guillaume Duval et Henrik Uterwedde, « Traité de l’Elysée 2.0 : Les clés d’une nouvelle étape de l’intégration européenne ? » (6 février 2018)

dimanche 11 février 2018 Guillaume Duval Henrik Uterwedde

A l’occasion du 55ème anniversaire du traité de l’Élysée, signé le 22 janvier 1963 entre la France et l’Allemagne, le Lycée du Parc a eu l’honneur d’accueillir deux intervenants, Guillaume Duval et Henrik Uterwedde.

Cette conférence est le fruit d´une coopération entre le lycée du Parc et l´office franco-allemand pour la jeunesse (ofaj). Sans l´aide substantielle de cette institution, créée dans le cadre du traité de l´Elysée de 1963 et qui a rapproché les deux pays grâce aux innombrables échanges, cette conférence n´aurait pas vu le jour.

D’une part, M. Duval, éditorialiste et rédacteur en chef du magazine Alternatives Économiques, et auteur de La France ne sera plus jamais une grande puissance ? Tant mieux ! et de Made in Germany, le modèle allemand au-delà des mythes. Il commente depuis des années les dysfonctionnements « du couple franco -allemand ».

D’autre part, M. Uterwedde, chercheur à l’Institut franco-allemand, auteur prolifique d’une œuvre abondante, Frankreich. Eine Länderkunde, 2017, étudie essentiellement la possibilité et la nécessité de concilier deux visions de la politique monétaire et budgétaire divergentes que sont celles de la France et de l’Allemagne.

Ce problème ne semble pas une mince affaire ; voilà près de 55 ans, depuis la signature du Traité de l’Élysée en 1963 (qui marque la réconciliation entre les deux pays à travers de De Gaulle et d’Adenauer), que cela traîne. Ainsi, dans la même lignée, se discute actuellement la signature d’un nouveau traité de l’Élysée, déjà surnommé « 2.0 » par la presse, proposé par E. Macron lors de son discours à la Sorbonne le 26 septembre dernier. Plutôt que de confirmer l’importance de « l’amitié » franco-allemande, cette résolution entend esquisser une réponse commune efficace pour faire face aux problèmes actuels (pour n’en citer que quelques uns, la concurrence informatique mondiale et l’isolationnisme américain). Ce sont autant de défis qui peuvent et qui doivent être relevés dans le cadre d’une intégration complète des marchés. Or, la clef de voûte de cette intégration repose essentiellement sur trois moyens principaux : une harmonisation fiscale, des normes sociales communes, et surtout une réforme de la zone euro par la création d’un budget commun. De ce fait, le véritable horizon de ce nouveau traité est avant tout la volonté d’avancer ensemble vers une nouvelle étape de l’intégration européenne, et le couple franco-allemand semble constituer l’avant-garde prometteuse de ce nouvel élan donné à l’Europe.

Néanmoins, il est intéressant de constater que cette résolution commune intervient 55 ans après la première réforme. Chiffre curieux, surprenant, s’il en est, car en effet pourquoi n’avoir pas attendu un chiffre rond ? La question interroge, et surtout pousse à reconsidérer le cadre de cette décision, et peut-être aussi à réévaluer l’importance des défis actuels que l’Europe a à relever.
L’Europe est en feu, on sauve ce que l’on peut ?
Il s’agira d’essayer de comprendre les enjeux, les problèmes et les attentes de cette résolution commune, non seulement à travers une réflexion sur les grandes problématiques qui y ont conduit, mais surtout en tentant de repenser la zone euro et cette grande énigme que constitue encore la mise en place d’un budget commun.

Tout d’abord, pourquoi n’avoir pas attendu 2023 ?

G. DUVAL – D’abord et avant tout parce que l’on sort de la plus grande crise depuis 1929 en Europe et dans le monde. Il ne faut pas négliger le fait que cette dernière avait eu de lourdes conséquences sur les relations franco-allemande, sur la paix de l’Europe, et finalement sur celle du monde entier. S’il est vrai que la crise de 2008 ne semble pas annoncer un scénario aussi catastrophique, il faut tout de même noter qu’elle fait ressortir des différences fondamentales dans les visions de l’architecture de l’Europe entre la France et l’Allemagne – et, plus largement, entre l’Allemagne et le reste de l’Europe. C’est donc un problème sérieux, même si jusqu’ici ne se manifestent pas des fractures aussi profondes que 1929. Malgré tout, ce problème est susceptible, pour le futur de l’Europe, d’entraîner des conséquences majeures (en attesteront peut-être les résultats des élections italiennes qui auront lieu début mars).
Ces divergences de point de vue quant à la construction européenne révèlent, avec la crise et la nécessité de trouver à tout prix des solutions pour y faire face, leur ampleur, et l’impératif d’agir pour réduire cette fracture. Toutefois, il n’y a pas grand-chose d’étonnant à cela, et la chose est loin d’être nouvelle : toute glorieuse que soit cette entente symbolique entre Adenauer et de Gaulle (qui marque une réconciliation officielle après près de trois siècles d’animosité héréditaire), elle reste globalement assez peu significative. Quelques semaines ont suffi au Bundestag pour revenir sur le traité et nuancer le propos, faisant ainsi ressortir la différence fondamentale de position entre les deux partenaires quant à l’attitude vis-à-vis des Américains ( si de Gaulle ne cache pas sa volonté de s’affirmer comme puissance indépendante du leadership américain, son homologue allemand semble beaucoup plus réticent sur la question, et s’empresse de ce fait de réaffirmer son soutien à l’Amérique). Ainsi, déjà lors de la signature de ce premier Traité, on observait une certaine fracture entre les deux visions de l’Europe, fracture qui reste aujourd’hui un problème majeur dans la prise de décisions. Cela ne se limite d’ailleurs pas uniquement, comme l’on pourrait peut-être le croire, à la constitution d’une politique commune du point de vue militaire, de la défense, ou des affaires étrangères (même si ce dernier point se révèle de plus en plus capital depuis que M. Trump a déclaré ne plus vouloir s’occuper des affaires de l’Europe), mais aussi et surtout, ces différences fondamentales affectent la mise en place d’une politique économique et sociale commune viable.
En outre, il ne faut pas oublier que ce projet de construction européenne n’est pas seulement l’affaire de la France et de l’Allemagne. L’importance de ce « couple » est bien souvent surévaluée en dépit d’autres puissances telles que l’Espagne ou la Pologne, qui demeurent encore des acteurs importants pour l’avenir de l’Europe. En réalité, force est de reconnaître que la diplomatie européenne repose avant tout sur la nécessité de faire des compromis pour faire avancer les choses, ce que semblent bien avoir compris la France et l’Allemagne – et ce qui explique aussi en partie leur place proéminente au sein de l’Union. Faudrait-il alors, pour contrebalancer ce lien peut-être trop encombrant entre les deux pays, tenter de construire d’autres diplomaties de connivence, en se focalisant sur une union de l’Europe latine face à l’Allemagne ? Certes pas, non : inutile de tomber dans une logique de fracture et de chercher à creuser encore les différences entre les membres. Mais malgré tout, la question de l’approfondissement des relations entre les partenaires européens est essentielle pour la construction d’un avenir commun profitable à tous. Le manque de solidarité – et de maturité ? – entre les adhérents illustre déjà ses déconvenues fâcheuses dans le Brexit et ses conséquences (à commencer par l’engrangement d’une dynamique qui pousse l’Europe à se défaire, effilochant peu à peu le tissu diplomatique commun, et privant la France et l’Allemagne d’une troisième grande puissance susceptible aussi de servir d’alternative et de support à la construction européenne).
La question reste donc centrale, d’autant plus qu’elle demeure extrêmement complexe dès lors que les partenaires européens ne parviennent plus à se mettre d’accord sur ce qu’il faudrait faire. Ils donnent encore et toujours des avis très opposés quant aux solutions à adopter pour faire face aux crises (même si la constitution d’un gouvernement allemand pro-européen, par une coalition CDU-SPD, pourrait éventuellement changer la donne).

H. UTERWEDDE – Cette année semble également s’ouvrir une fenêtre d’opportunité, parce que l’Europe est en crise, en danger même. Elle est traversée par un certain nombre de crises (sur différents plans : monétaire, de confiance, de la monté de l’europhobie, de la menace du cours des évènements dans le monde derrière la triptyque Trump/Poutine/terrorisme…). Même si Mme Merkel, pendant longtemps, s’est voulue alliée modèle des États-Unis, forte de cette alliance transatlantique, elle n’a néanmoins pas pu cacher le fait que l’on ne pouvait désormais plus se fier aux États-Unis de Trump pour résoudre nos problèmes, et que c’était à présent aux Européens de se prendre en main et de résoudre seuls leurs problèmes. Il est devenu incontestable qu’il est temps d’agir maintenant, et non pas dans 5 ans : l’urgence diplomatique ne saurait attendre un compte rond.
A cela s’ajoute aussi une seconde fenêtre d’opportunité, qui est le besoin que l’on a actuellement d’une nouvelle Europe, une Europe qui protège, et qui prépare les Européens (et leur économie) à un avenir plus radieux. Et pour ce faire, rien ne peut, dans l’immédiat tout du moins, se substituer à la coopération franco-allemande. Même s’il est vrai que l’on a largement trop discuté, dans le vide peut-être, de la capacité ou l’incapacité de la France et de l’Allemagne à être, ensemble, le moteur de l’Europe (collaboration que l’on peut soit dit en passant pousser jusqu’à la caricature), il reste incontestable malgré tout que rien de sérieux ni de durable dans les grands chantiers européens ne peut être construit si la France et l’Allemagne ne tombent pas d’accord, et rien ne se construit sans que l’un ou l’autre des deux conjoints n’ait fait de propositions aux autres européens, ou du moins quelque genre de proposition bâtie sur des compromis. Cela signifie avant tout qu’il n’est nul besoin d’aller chercher ailleurs un autre duo, puisque l’on a nécessairement et pour maintes raisons immanquablement besoin de ces deux-là, et qu’aucun autre acteur européen ne peut les remplacer dans ce rôle.
Mais il ne faut pas croire pour autant que ce privilège leur échoie en raison de quelque gémellité. Bien au contraire. Nul besoin de rappeler que la France et l’Allemagne sont issues toutes deux de cultures politiques différentes (avec une opposition entre centralisme et fédéralisme comme entre républicanisme et pluralisme). De même leurs cultures économiques ou que leur politique étrangère et militaire, qui restent globalement assez loin l’une de l’autre. Mais qu’il y ait des différences entre les deux pays n’a en réalité rien de vraiment surprenant, en somme, car l’Europe elle-même est plurielle, formée d’une multitude d’expériences politiques et sociales, et qu’elle est précisément forte de sa capacité à combiner le meilleur de toutes ces expériences en les faisant coexister pas des compromis constructifs. Le maître mot de la popularité de l’étroite collaboration franco-allemande est de fait justement sa capacité à dépasser les différences internationales, à élaborer des compromis et des voies qui puissent être viables pour eux comme pour les autres européens. Et en ce sens, c’est bien parce qu’ils représentent deux voies différentes de développement et deux modèles qui ne se ressemblent pas que l’on admire d’autant plus leur capacité à trouver des solutions et des accords. C’est cet effort de compromis et d’entente qui en fait des exemples, comme si, parce qu’eux l’ont pu, tous les autres devraient aussi, sur le même schéma, pouvoir y parvenir. Cela explique aussi qu’à chaque fois qu’ils ont réussi à trouver un accord dans la perspective européenne, ils sont parvenus à susciter l’adhésion des autres membres, sur le modèle de compromis.
Ainsi, il ne faut pas croire naïvement que le « couple » franco-allemand ait toujours bien fonctionné, car comme dit précédemment, dès 1963, le traité d’entente est mis à mal, suite au changement de pouvoir en Allemagne. On se souvient d’ailleurs de la formule de notre cher Général : « Les traités, voyez-vous, sont comme les jeunes filles et comme les roses : ça dure ce que ça dure. Si le traité franco-allemand n’était pas appliqué, ce ne serait pas la première fois dans l’Histoire ». Difficile de cacher son enthousiasme à l’issue d’une telle initiative. Il ne s’agit donc pas de penser que l’on peut construire l’Europe à partir d’accords évidents et de points communs que l’on se serait finalement découvert. C’est, bien au contraire, parce que cela n’a jamais été facile, parce que les deux pays ont connu des crises, et parce qu’ils savent le prix d’une entente cordiale, qu’ils doivent tous deux, aujourd’hui encore, se montrer capables de tomber d’accord l’un avec l’autre, et d’agir en commun avec les autres Européens. Cette nécessité est d’autant plus impérative qu’avec la monté des euroscepticismes, les doutes semblent émerger en France quant à la légitimité de cette Europe (confère les résultats de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen aux dernières élections). Or ces hésitations se propagent aussi à travers le Rhin, et nourrissent les inquiétudes allemandes sur l’avenir de l’Europe et le rôle qu’ils vont devoir y occuper. Lorsqu’en effet ce partenaire qu’est pour eux la France remet en cause la coopération, on sent bien que quelque chose cloche, et l’Allemagne a peur de devoir porter seule la responsabilité de faire avancer l’Europe. Alors il ne faut pas s’étonner du grand soulagement que représente pour eux l’élection de M. Macron, qui semble témoigner que, du côté français, est venu le temps d’un renouveau de l’engagement européen. Dans la mesure où il a axé sa campagne électorale sur la ligne de conduite proeuropéenne, en expliquant aux Français que l’Europe était importante pour la France, que sans elle une grande partie de l’économie aurait beaucoup plus de mal à fonctionner, que la France n’avait pas à se considérer comme une « victime de l’Europe ».Il n’est pas surprenant qu’un tel discours volontariste et franc soit agréable à entendre pour les Allemands. D’ailleurs, peut-être est-il aussi regrettable, pour certains Allemands, de n’avoir pas vu Merkel ou d’autres politiques allemands avoir le courage de tenir un tel discours dans cette campagne européenne.
Alors, oui, on ne sait pas ce qui se passera dans 5 ans. Et il est logique d’en déduire qu’il est plus sûr de saisir l’opportunité d’agir maintenant. D’autant plus que les résultats des élections allemandes, avec la parcellisation notoire du Bundestag entre 6 partis (dont 3 populistes, à gauche, à droite et au centre avec le FDP), même si l’on peut avoir des raisons d’être optimiste, puisque les trois partis non-populistes semblent tomber sur un pré-accord, sur la base duquel ils continuent de négocier, mettant l’Europe au premier plan. Faire transparaître une nouvelle volonté politique, répondre aux initiatives de Macron par d’autres aussi encourageantes, aller vers un renouvellement politique européen. Voilà les enjeux qui se cachent également dans la constitution du gouvernement allemand, autant de points centraux qui risquent de s’avérer condition sine qua non de la résolution des problèmes communs, en travaillant dur pour arriver à des compromis viables.
C’est dans cet esprit aussi que l’on peut penser un accord entre Assemblée nationale et Bundestag, faute de gouvernement clairement constitué pour le moment en Allemagne, dans le but de tendre vers un renouveau d’un lien franco-allemand fort. Pourrait-ce être dans l’optique de la signature d’un nouveau Traité ? Pas nécessairement pour autant, et il se pourrait très bien que cet accord soit purement un renouvellement de la solennité entre les deux pays : mieux vaut un accord franc qu’un mauvais remake. L’Europe doit rester un compromis permanent entre ses membres, sur le modèle d’une sorte de grande coalition à 27, qui travaille en collaboration dans le détail et de manière méticuleuse, sans perdre de vue l’objectif commun, qui est de faire vivre et avancer l’Europe, et de la changer aussi lorsque cela est nécessaire.

Revenons néanmoins sur deux points problématiques dans la constitution d’une politique européenne commune.

Tout d’abord la question de normes sociales communes ; comment interpréter cela ? Doit-on s’attendre à ce que la France adopte les réformes Hartz et se lance, ce faisant, dans un cycle de précarité ? Et dans un second temps, que doit-on retenir du groupe d’experts réfléchissant sur la gestion du budget européen ? Suivra-t-on la logique de la solidarité ou celle de la discipline ?

G. DUVAL – Aujourd’hui, on peut avoir l’impression que ce que l’on a fait jusque-là dans la crise a suffi, étant donné le recul du chômage, et qu’il n’y a besoin de rien d’autre. Cependant, c’est une analyse complètement fausse sur la réalité de la zone euro, car si cela va bien actuellement, ce n’est pas pour des raisons durables. Il s’agit dans un premier temps du prix du pétrole et des matières premières, qui est relativement bas depuis quelques temps. Mais cette situation favorable risque de se terminer dans les prochaines années (avec de surcroît l’éventualité d’un conflit entre l’Iran et l’Arabie Saoudite qui se profile de plus en plus concrètement à l’horizon).
Le deuxième facteur de la conjoncture favorable de laquelle profitent actuellement les pays européens est l’action positive menée par la Banque Centrale Européenne durant ces dernières années, qui a, pour relancer la croissance, ramené les taux d’intérêt à zéro et injecté des milliers de milliards d’euro sur le marché (contre l’avis de l’Allemagne soit dit en passant, qui continue de se montrer plus que réticente quant à l’inflation monétaire). Toutefois, il ne fait aucun doute que la BCE ne peut pas continuer ainsi : elle détient déjà actuellement près de 20 % des dettes publiques des différents États européens, ce qui lui a effectivement permis de sauver la zone euro en la maintenant à flot. Dès lors que les taux d’intérêt remonteront dans la zone, et que les prix mêmement, est-il si certain que cela que l’activité économique va continuer à bien se porter en Europe ? Les arguments ne manquent pas en la défaveur d’une telle hypothèse, car depuis la crise la plupart des États ont continué de mener une politique budgétaire trop restrictive et trop strictement encadrée, qui ne permet pas de répondre aux aléas de la conjoncture. En outre, ils ont maintenu une politique du marché du travail déflationniste, notamment sous la pression du gouvernement allemand, qui croit encore que Schröder a, grâce à de telles mesures, sauvé l’Allemagne. Ce qui a amené les Allemands à exercer une pression importante sur les autres gouvernements européens pour qu’ils agissent de même. Pourtant, ce n’est pas faute de n’avoir pas souffert eux-mêmes de cette politique ; comme si, psychologiquement, ils avaient un besoin inextinguible de voir les autres souffrir comme eux ont dû endurer. Or un tel raisonnement pourrait bien s’avérer mortel pour la zone euro, car le maintien d’une telle cadence continue de restreindre la demande à un niveau plus qu’insuffisant, et que baisser le coût du travail fait également baisser la demande intérieure…
Nous sommes donc pris dans un engrenage de l’absurde, dans la mesure où il ne faut pas oublier que l’Europe dégage toujours 330 milliards d’euro d’excédents extérieurs, ce qui représente autant d’argent que les règles que s’est donné l’Union l’empêche d’investir sur le territoire européen, et qui représente un manque à gagner considérable pour les pays membres. S’il est vrai que des mesures ont été prises pour régler le problème, l’Europe demeure malgré tout dans un cycle déflationniste, qui rend la situation insoutenable du fait des conséquences de la politique d’austérité depuis 2010. Elle a entre autres donné un coup d’arrêt à la transition énergétique européenne. En effet, ce détournement des considérations environnementales est l’un des effets majeurs de la politique d’austérité, contrairement à la Grande-Bretagne et aux États-Unis qui ont, eux, maintenu leurs efforts dans ce domaine. Pourtant, l’enjeu est considérable, et ce même hors de toute considération morale étant donné que l’Europe a comme spécificité d’être la zone la plus anciennement industrialisée du monde, et que si elle n’est pas capable de s’en passer aujourd’hui et de s’adapter aux changements, elle ne sera clairement plus capable de vendre son modèle.
De plus, si l’Europe semble se porter mieux actuellement, c’est aussi du fait d’une certaine illusion de ce que l’on peut considérer être la moyenne des situations des pays-membres. En effet, l’un des effets majeurs de la crise est le creusement des écarts et des inégalités entre les partenaires européens, ce qui ne signifie donc nullement que les initiatives mises en œuvre ont profité à tous les pays – puisque l’on observe aujourd’hui 20 % de chômage en Espagne contre 3 % en Allemagne. Sur le même principe, on dénombre 30 % de jeunes en moins dans les pays latins par rapport à 2000, en raison d’une démographie faible depuis longtemps, et du départ des jeunes qualifiés vers l’Allemagne, pour y trouver du travail en dépit du chômage dans leur pays d’origine. Cela implique de fait que dans la crise, ces pays, privés de leurs jeunes qualifiés, n’ont aucune chance de se redresser seul si on ne les aide pas. Cela implique par-dessus le marché la mise en œuvre de politiques actives, de transferts financiers, mais pas seulement. Ce manque à gagner est d’autant plus important que la formation des jeunes a un coût non négligeable, que les pays méditerranéens continuent de payer et dont l’Allemagne profite. Or cette dernière n’accepte pas l’idée de transferts financiers et d’une solidarité économique au sein de la zone euro, ce qui semble pourtant être la seule possibilité efficace de combattre l’aggravation de la situation.
La mise en place dans l’immédiat d’un budget commun à la zone euro sera nécessairement petite, mais la question est surtout de parvenir à organiser une politique de transferts massifs en Europe, et de faire avaler cela aux dirigeants et à l’opinion publique allemande. De ce point de vue, il peut sembler utile de s’appuyer sur l’impératif d’un progrès dans la gestion des ressources et des énergies pour les pousser à accepter de mettre de l’argent en commun pour relancer la transition énergétique en Europe. Il serait aussi judicieux de ne pas donner corps à ce projet non pas sous la forme d’un budget commun, mais plutôt sous celle d’une sorte d’énorme plan Juncker, financé par la Banque Centrale Européenne, et qui serait forcément très redistributif. Cela serait d’autant plus judicieux qu’il pourrait sembler juste d’adapter ses investissements au milieu, et en l’occurrence les énergies renouvelables là où il y a plus de soleil… Il peut aussi sembler pertinent de jouer sur le fait que, même si l’Allemagne continue de manifester une résistance forte à toute idée de transferts, elle témoigne d’une peur tout aussi viscérale quant à l’idée d’être responsable une fois de plus de la chute de l’Europe. Elle est sans doute prête par tous les moyens à faire en sorte que le projet européen ne se casse pas, bien qu’ils n’acceptent pas encore de faire le nécessaire pour l’éviter. Il faudrait peut-être leur forcer la main, mais cela dépend aussi et surtout de ce que demanderont à leur partenaire les dirigeants français…

H. UTERWEDDE – Il est sans doute vrai que 50 % de la politique se trouve avant tout être affaire de psychologie. Pour autant, dans le cas des Allemands, dire qu’ils cherchent à faire souffrir les autres parce qu’eux-mêmes ont eu à payer le prix d’une politique d’austérité relève de la philosophie de comptoir.
Il est néanmoins remarquable que le problème profond ne réside pas nécessairement dans le budget, car il est entendu qu’il ne peut y avoir pour le moment « keine Transferunion » (pas d´union de transferts, slogan de la CDU), de manière largement psychologisée, qui tend vers l’irrationnel. Oui, Schröder a voulu contenir les coûts salariaux dans l’industrie. Ce faisant, il a créé un problème, notamment dans le tertiaire et dans les branches non couvertes par les conventions collectives. Mais quoique l’on puisse en dire, les stratégies de compétitivité de l’Allemagne ne se sont jamais réduites aux réductions de coûts salariaux. La réduction des coûts de production passe également par une compétitivité qualitative, avec une bonne qualité des produits, une capacité d’innovation, qui fait en sorte de rentabiliser les prix élevés. Ainsi, la bonne formation des salariés et des ingénieurs assure une compétitivité hors-coût par la qualité des services et de l’innovation. De plus, depuis 10 ans à peu près, les salaires remontent, car les syndicats ont « fait du social », instaurant un salaire minimum (dont personne pourtant ne voulait en Allemagne, ni les patrons, ni les autres syndicats qui pensaient que les conventions collectives pouvaient suffire), rendu nécessaire par la crise, mais qui a créé des trous dans les conventions collectives (contrairement, par exemple, à l’application des principes d’extension des droits sociaux en France, qui rend une mesure prise dans un domaine particulier applicable à tout un secteur).
Le gouvernement a également beaucoup investi dans les écoles ; presque toutes à présent à la journée complète (et non plus seulement le matin, comme cela a longtemps été le cas). On parle également de plus en plus d’instaurer le droit pour tous les enfants à disposer d’une prise en charge en crèche ou dans le préscolaire. IG Metall (l’un des plus puissants syndicats d´Europe) demande ainsi certes une augmentation des salaires, revendication pour le moins classique, mais se bat surtout pour le droit des salariés, dans le cas où ceux-ci auraient fondé une famille ou auraient une vieille personne à charge, de pouvoir passer de 35 à 28 heures hebdomadaires sur une période de deux ans pour s’occuper des personnes en question. Cela s’inscrit ainsi dans une volonté de rendre toujours plus compatibles la vie de famille et la vie professionnelle.
Tous les partenaires européens sont donc bel et bien conscients qu’il faut investir davantage dans les crèches, dans les transports, dans le numérique… et préparer l’industrie à relever de nouveaux challenge, tels que le numérique et l’automobile. L’Allemagne, nous l’avons bien vu, ne fait pas exception ; elle s’est cependant pendant des années crispée sur des règles (à commencer par la nécessité de restreindre l’endettement du pays au seuil fatidique des 3 % du PIB) et sur la nécessité de résorber la dette publique. Elle continue d’être sensible à la peur d’abuser de ses partenaires en dépensant beaucoup et en étant responsable de l’état d’une monnaie dont les règles ne seraient pas suivies par tout le monde. Et à ce titre, de facto comme de jure, l’euro n’a pas été créé à l’image de n’importe quelle monnaie ; en raison des divergences de politiques budgétaires entre les différents membres, l’Allemagne a longtemps conservé la peur de se voir pillée et dépecée pour être redistribuée entre ses différents collaborateurs.
Toute tentative de réforme de l’Europe, quelle qu’en soit la teneur, passe par un partage des risques et par une nécessité d’efficacité. C’est pourquoi chacun tentera d’imposer ce qu’il lui paraît indispensable pour ce faire, comme la France qui, par exemple, insiste tout particulièrement sur l’importance de la création d’un fond européen commun capable de réagir en cas de crise pour aider les pays contributeurs. Certains acteurs extérieurs interviennent alors pour résoudre ces conflits d’intérêt, à commencer par les 6 propositions faites par le groupe de 14 économistes franco-allemands en janvier dernier. Ils mettent en effet en avant l’idée qu’il doit être possible de faire en sorte que le souci d’un partage des risques et de sérieux budgétaire soient mis ensemble comme complémentaires d’un projet européen unique et viable, plutôt que de poser ces deux principes en ennemis héréditaires. Ce genre d’initiative alimente conséquemment les échanges entre les partenaires français et allemands, en redressant certains mécanismes et certains travers qui peuvent être jugés trop complexes, et permettent notamment un regain de confiance entre les deux pays.
Il s’agirait entre autres de rectifier son architecture budgétaire, bancaire et monétaire, en modifiant un certain nombre de règles, considérées comme trop rigides et trop complexes. Ainsi, par exemple, la règle des 3 % d’endettement du PIB peut légitimement être jugée comme étant ridicule et absurde, puisque, dans le cas d’une crise conjoncturelle, les dépenses publiques montent nécessairement presque automatiquement au-delà de ces 3 %, et l’empêcher ne permettrait que de forcer les pays en déclin à s’endetter encore plus, sans capacité d’enrayer la déflation. On tentera, en conséquent, de mettre en place d’autres règles, qui ne se trouvent pas être pro-cycliques, tout en restant susceptibles d’être en mesure de garantir que les dépenses publiques des États membres ne dépassent pas à long terme le PIB nominal (dans un souci de maintien de la confiance dans le sérieux de ses partenaires). Il faut donc garantir que tous les pays se tiennent à ces règles, mais bâtir une relation solide et franche entre eux est évidemment un chemin qui promet d’être très long. Il faut désormais construire quelque chose qui puisse aller dans le sens des deux pays, et ce même si ce n’est pas chose facile, car la zone euro ne peut pas rester telle qu’elle.
Il est temps de faire en sorte que nos économies tirent tous les profits d’un grand marché des capitaux européens, et de s’attaquer par ailleurs à d’autres chantiers sur l’euro qui sont de toute évidence indispensables. Les points de départs des uns et des autres divergent, cela est vrai – surtout avec la diffusion massive, partout en Europe, d’idées populistes et eurosceptiques, comme en Allemagne où les votes pour le FDP et l’AfD le montrent bien –, mais raison de plus : il faut convaincre son propre électorat que les compromis réalisés au nom de l’Europe sont bel et bien viables pour tous, et qu’ils sauvent l’essentiel de leurs traditions et de leur intégrité au lieu de nuire à la souveraineté nationale.

Mais finalement, dans cette idée de coopération progressive, n’est-on pas tombé dans une stratégie de contournement politique du problème ?

De plus en plus, les discussions au sujet de l’Europe semblent faire intervenir de grands concepts, comme le risque, la souveraineté et l’autonomie, qui ne cessent d’alimenter les débats. N’y a-t-il donc pas une stratégie d’évitement de l’intégration européenne, qui serait jugée trop difficile à accepter pour l’opinion publique ?

G. DUVAL – Il est vrai que l’on a grand-peur aujourd’hui de prendre l’initiative et l’engagement de signer des traités, sur la base du goût amer qu’a laissé l’expérience désastreuse du Référendum de 2005 sur le projet de la mise en place d’une Constitution européenne. Tout le monde essaie ainsi de modifier les choses un peu à la marge, mais on s‘interdit de toucher, ou même d’approcher le cœur de la machine, pour ne pas avoir à affronter l’épreuve décisive du référendum.
Il n’y a donc, depuis une dizaine d’années, pas de changements fondamentaux des institutions européennes. Certes, on a fait des choses considérables, avec la mise en œuvre d’un fond commun, d’unions bancaires, d’une politique de la BCE… mais tout cela dans un contexte démocratique qui reste très largement insuffisant, surtout du point de vue du fond commun.Il faut bien prendre conscience du fait que dès lors que l’on possède une monnaie commune, on ne peut pas laisser chaque État faire ce qu’il veut ( s’il y en a un qui gère mal la monnaie, les taux d’intérêt monteront vite, la monnaie ne vaudra plus rien, le pouvoir d’achat baissera…). Comme pour aggraver encore le problème, il faut rajouter à cela le fait que personne n’a actuellement le droit en Europe d’aider les pays en difficulté. C’est-à-dire que même si cela fonctionne à peu près aujourd’hui, tant mieux, mais il est clair que sur le long terme (sur le court terme même, en réalité) cela risque de créer plus de difficultés qu’autre chose.
Les solutions trouvées demeurent intergouvernementales, avec de l’argent prêté à certaines conditions à l’issue d’arrangement entre les différents États, posées dans un contexte très opaque, et qui concrètement n’impliquent aucunement d’avoir, pour les pays signataires de ces accords, des comptes à rendre à qui que ce soit. Évidemment, cela entraîne de très mauvais résultats, comme on le constate à présent en Grèce, où l’on demande au gouvernement de diviser par deux les SMICs et les retraites, ce qui n’aurait certainement pas été accepté si l’accord avait été pris à la lumière de la démocratie.
L’une des solutions à un tel problème pourrait donc être la création d’un Parlement de la zone euro, qui serait chargé de prendre toutes ces décisions. Il s’agirait avant tout d’un Parlement issu des Parlements nationaux eux-mêmes, pour appuyer sa légitimité aux yeux des peuples, transférant ainsi peu à peu le pouvoir des parlements nationaux vers une mise en commun.
Néanmoins, l’Allemagne semble encore et toujours empêtrée dans sa logique ordo-libérale, qui la hante depuis 1957, et qui impose que la fonction de l’État ne doit pas être de redistribuer l’argent, mais seulement d’édicter des règles et de les faire respecter. C’est sur ce principe que l’Allemagne s’est reconstruite, et c’est ce qui explique qu’elle y tienne tant sans doute. Mais il faut garder à l’esprit que l’on n’a mis au final qu’1 % de nos richesses en commun dans la zone euro, contre 25 % pour le budget fédéral américain. Or, cette conception ne peut plus marcher, car nous nous sommes déjà trop profondément engagés dans l’intégration, à travers l’adoption de l’euro comme monnaie commune notamment. On doit donc désormais tacher de sortir de cette logique à l’allemande, et pour cela, la dimension démocratique est essentielle, dans la mesure où c’est là justement le principal problème pour les Allemands eux-mêmes – qui considèrent une totale association impossible justement parce qu’elle manque de démocratie. Si l’on veut établir des pouvoirs de décisions communs, il faut donc avant tout créer une Europe plus démocratique.

H. UTERWEDDE – Il va sans dire que l’Europe du Traité de Rome, par la création d’un marché commun, est aussi dans l’intérêt de tous. On peut notamment concevoir un marché commun comme véritable moteur de l’intégration européenne – puisque le reste semble avoir lamentablement échoué. Mais cette conception de l’Europe comme pure concaténation de règles correspond effectivement globalement à l’approche allemande, avec, en cas de manquement aux normes fixées, des sanctions, si possible automatiques. C’est une sorte d’ersatz : il faut des règles tant qu’il n’y a pas d’espace démocratique européen, et il faut donc accepter, au moins pour une partie du budget européen, une parlementarisation des fonds. Puis en Allemagne, le gouvernement est toujours pour la défense du parlement de regarder les dépenses.
Dans une union à ce point étroite, il peut paraître normal que le plus riche puisse payer une contribution de solidarité dans cette zone, dans ce marché unique, et ce même au-delà de toute considération morale – puisqu’il est aussi compris dans l’intérêt bien égoïste de chaque partenaire qu’à long terme ses voisins aillent bien, car ils seront ainsi solvables (et pourront, par exemple, acheter les voitures allemandes et fournir un débouché plus large pour la production). Mais quand on fait de la solidarité, la contrepartie semble être, a minima, le devoir imposé à chacun d’une certaine responsabilité vis-à-vis de ses partenaires, et cela exige une fois de plus des compromis et de la confiance mutuelle. C’est une nécessité pour le moins classique, que l’on retrouve à différentes échelles : aussi bien entre les différents Länder allemands que du point de vue des relations inter-étatiques en Europe. En fin de compte, on ne peut tout simplement pas échapper à cette question de solidarité.
Et la question se pose d’autant plus en ce qui concerne l’est de notre continent. Des pays qui ne respectent pas les valeurs et les règles européens continuent d’exiger au demeurant la rétribution financière de cette solidarité économique, à travers un certain nombre de subventions. Donc, l’Europe devrait redistribuer l’argent des honnêtes contribuables allemands à d’autres pays, à l’autre bout du continent, qui bafouent sans honte les principes sur lesquels on s’engage à les aider ? Cela ne semble-t-il pas quelque peu problématique ? C’est ainsi que l’on peut souligner la nécessité de parvenir à la constitution d’un espace citoyen, d’un espace diplomatique, plus parlementaire, pour la survie de l’Europe. On a réussi à créer une arène où le problème soit susceptible d’être posé, et cela constitue déjà une première étape de franchie ; mais il reste néanmoins toujours un problème politique, une question de démocratie laissée en marge de la construction européenne. Il faut réussir à trouver un niveau auquel le débat soit possible, car en attendant, pour l’opinion publique, la perte de souveraineté nationale n’est clairement pas compensée par les actions menées à l’échelle européenne.
C’est ce genre de résultats qui donne à penser qu’il serait peut-être plus judicieux de chercher à résoudre les problèmes européens en partant avant tout des problèmes des gens. Ainsi, sur la question des réfugiés par exemple, on doit encourager les européens à réfléchir sur ce qui, humainement et pragmatiquement, pourrait leur apparaître comme la solution la plus réaliste, les incitant de fait à développer une solidarité commune, et à mettre en place une politique commune avec les pays limitrophes pour accueillir les réfugiés. Ce faisant, ils prendront sans doute conscience que l’Europe peut être, au final, plus que la simple somme des intérêts nationaux. Il faut partir des problèmes des gens pour les résoudre avec eux, que ce soit à l’échelle nationale ou à l’échelle européenne, mais il faut commencer, en tout état de cause, à envisager l’idée de construire une Europe avec les populations, et non plus dans leur dos, sinon cela devient tout bonnement intolérable. Cas par cas, en prenant les choses comme elles sont (et non pas en cherchant à vendre l’Europe à tour de bras, et par pur élan d’idéalisme), il faut regagner la confiance des gens, et réapprendre à parler aux citoyens, à leur expliquer pourquoi on a besoin de l’Europe. C’est seulement dans une confrontation citoyenne que l’on pourra songer faire sérieusement avancer les choses.

Texte écrit par Camille Barrière, Prépa Hec, février 2018.

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résolution commune de l´Assemblée nationale et du Bundestag
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6 propositions des 14 économistes



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